Un hôpital militaire de campagne a été installé devant l'hôpital Emile Muller à Mulhouse, dans l'est de la France, le 25 mars 2020.
Un hôpital militaire de campagne a été installé devant l'hôpital Emile Muller à Mulhouse, dans l'est de la France, le 25 mars 2020.
Mathieu Cugnot/Pool via REUTERS
Artigo

Coronavirus en France: témoignages de la tension dans les hôpitaux du Grand Est

Le pic de l'épidémie de coronavirus n'aurait pas encore été atteint en France. Pourtant, dans certaines régions du pays, l'évolution en termes de cas comme de décès est très importante. C’est le cas de la région Grand Est. Interview croisée avec deux professionnels de santé.
Por Caroline Paré, Ophélie Lahccen -

En France, la région Grand Est est particulièrement touchée par la pandémie de coronavirus SARS-CoV-2. Les hôpitaux et le personnel soignant sont en situation d'extrême tension.

Interview croisée avec deux professionnels de la santé sur place : le docteur Éric Thibaud, chef de service des urgences et SMUR des Hôpitaux civils de Colmar et France, infirmière à l'hôpital de Mulhouse. Ils étaient mercredi 25 mars au matin les invités de l'émission Priorité santé, sur RFI.

Avez-vous l'impression que la vague de l’épidémie de coronavirus est en train de redescendre ?

Dr Éric Thibaud : Non, ce n’est malheureusement pas encore le cas. À l’heure actuelle, nous accueillons chaque jour une dizaine de malades qui nécessitent des soins en réanimation. Nous avons un flux global de patients relativement limité, grâce aux mesures de confinement qui ont fait leur effet, puisque nous ne recevons plus de cas d’accidentologie routière ou de traumatologie du sport. En revanche, les malades atteints de coronavirus et les cas suspects sont encore très nombreux. On en reçoit entre 30 et 40 par jour, dont quasiment un quart de cas graves, nécessitant des soins de réanimation.

Quels symptômes présentent ces patients qui sont gardés en réanimation aujourd'hui chez vous ?

Dr Éric Thibaud : L’incapacité complète à respirer. Le poumon ne remplit plus son rôle donc les gens s’asphyxient. Avant cela, les symptômes sont plutôt variés. Le symptôme fréquent reste la toux, accompagnée en général de fièvre. On sait maintenant que certaines personnes ont au début des troubles digestifs (diarrhée). Il a aussi été décrit une perte du goût et de l’odorat ou une modification de ces sens. Le tableau clinique reste avant tout respiratoire. Il n’y a pas de facteurs prédictifs des cas nécessitant ou pas la réanimation.

Parmi les personnes en réanimation, est-ce que vous observez un profil, une population particulièrement vulnérable ?

Dr Éric Thibaud : Non, on ne peut pas définir un profil type. Les malades qui sont en réanimation ont entre 30 et 80 ans. En revanche, nous avons identifié des facteurs de risque : les problèmes de surpoids et d’obésité, d’apnée du sommeil appareillé, les pathologies respiratoires chroniques… Nous n’avons pas encore assez de recul pour pouvoir affirmer ce qui constitue réellement un facteur de risque. C’est plus une tendance, une impression que l’on a.

France : Chez nous, à Mulhouse, c’est une population assez mélangée. Je partage l’avis du Dr Thibaud. Nous avons aussi des patients entre 30 et 80 ans. Certains ont d’autres pathologies comme l’hypertension artérielle, le diabète, l’apnée du sommeil ou encore d’autres maladies respiratoires. Mais pour certains patients, il n’y a pas d’autre grosse pathologie associée

Est-ce que tous vos lits de réanimation sont occupés à Colmar ?

Dr Éric Thibaud : Oui, très largement. Ces derniers jours, nous avons envoyé des malades en Allemagne, en Suisse, dans les régions voisines. Habituellement, notre capacité sur Colmar est de 30 lits de réanimation. À l’heure actuelle, elle a été augmentée à 50 lits. Sur le département du Haut-Rhin, la capacité est poussée jusqu’à 130 lits. Alors que l’on a quasiment doublé notre capacité habituelle, cela n'est pas du tout suffisant. Un séjour en réanimation en situation de coronavirus dure deux à trois semaines. Si nous recevons une dizaine de patients et que c'est la même chose pour Mulhouse (eux aussi une dizaine) cela signifie que l’on a à peu près 25 malades par jour sur le département. Ces malades restent deux-trois semaines. Vous imaginez bien que 130 lits ne suffisent absolument pas à un tel rythme.

Ces séjours en réanimation sont donc plus longs, que ceux que vous recevez qu’en temps normal ?

Dr Éric Thibaud : En effet, en temps normal, les séjours en réanimation sont généralement beaucoup plus courts. Dans le cas du coronavirus, les lésions pulmonaires sont tellement sévères qu’il faut du temps pour cicatriser. Malheureusement, il y a aussi parfois des complications qui surviennent…

On connaît le caractère très contagieux de ce virus. France, comment vous protégez-vous du risque de transmission, vous qui êtes extrêmement exposée en tant qu'infirmière ?

France : Au quotidien, nous portons une sur-blouse qui se déchire très facilement, des gants, une charlotte, un masque, des lunettes et des sur-chaussures.

Tout ce matériel est-il à disposition, dans votre hôpital de Mulhouse ?

France : Oui, mais les masques FFP2 nous ont été donnés très tardivement. Ils étaient au début réservés uniquement pour les soins invasifs telle que l’intubation. La solution hydroalcoolique nous a manqué également. Il faut quémander au quotidien pour avoir du matériel.

En tant qu’infirmière, dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?

France : Dans un premier temps, j’ai ressenti un certain agacement puisque nous attendions ce confinement depuis bien longtemps, ainsi qu’une préparation en amont… Nous avons été pris au dépourvu dans nos services. Actuellement, l’état est à l’épuisement.

Est-ce que ce sentiment d’épuisement est partagé par vos collègues de Mulhouse, aujourd'hui ?

France : Complètement ! Nous étions en situation de crise, bien avant ce coronavirus. Nous étions en grande difficulté, nous manquions de lits. Les locaux ne sont pas adaptés. En termes de personnel et de matériel, nous avions des besoins. La situation était ingérable. Nous étions déjà en grandes difficultés avant, à cela s’ajoute maintenant cette crise sanitaire. L’épuisement est donc partagé par tous mes collègues.

Cette situation de confinement a une autre dimension pour vous les soignants : la solitude des malades, y compris ceux en extrême détresse.

France : Tout à fait, les patients arrivent aux urgences avec des pompiers, des ambulanciers… Ils n’ont pas leur famille à leurs côtés, leurs repères. Ils nous sont livrés, à nous les soignants qui sommes déguisés, qu’ils ne reconnaissent pas. Ils sont apeurés en arrivant chez nous. Ils peuvent être hospitalisés, intubés sans même peut-être revoir un jour leurs familles.

Les regards des médias sont braqués sur Mulhouse car le Président de la République, Emmanuel Macron, devait s'y rendre ce mercredi 25 mars. Le motif de cette visite est l’installation par l’armée d’un hôpital de campagne, entré en fonction depuis hier. Quel est votre regard sur cette situation ?

France : Cet hôpital de militaire pourra désengorger nos services de réanimation, mais les 30 lits vont être occupés aussi rapidement qu’ils ont été installés… On a des transferts tous les jours vers la Suisse, l’Allemagne, la Bretagne… Nos services de réanimation sont constamment engorgés.

Avez-vous un message à faire passer à Emmanuel Macron ?

France : Avant, nous étions oubliés. Aujourd’hui, on nous considère comme des super-héros. Et demain, qu’est-ce qu’on fera de nous ?

On parle de solidarité et reconnaissance de la population à l'égard des soignants. Est-ce important pour vous ?

Dr Éric Thibaud : Évidemment, ça fait chaud au cœur et c’est essentiel pour le moral des équipes d’avoir ce soutien. J’ai malheureusement aussi des échos et expériences personnelles plus négatives. Nous faisons aussi peur à la population. Nous sommes vus comme potentiellement contaminants, nos enfants également. J’ai éprouvé des difficultés pour faire garder mes enfants. Heureusement, il y a des gens qui sont vraiment prêts à faire des efforts pour nous. Les chansons, les applaudissements au balcon sont importants pour le moral, mais ce qui compte encore plus, ce sont les gens qui vont en faire un peu plus pour les soignants. Cela peut être une livraison de nourriture, l’envoi de matériel trouvé chez soi ou accepter d’accueillir nos enfants, quel que soit le risque... Je pense que le risque est avant pour nous. Si nous ne sommes pas dans de bonnes conditions pour travailler, nous ne pourrons pas travailler.

France : Mon sentiment est partagé. Cette solidarité nous fait chaud au cœur et nous en avons besoin, pendant cette période difficile. Ça nous remonte le moral. Je pleure tous les soirs lorsque j’entends les voisins applaudir. En revanche, j’ai l’impression que l’on remarque notre travail seulement aujourd’hui, parce que cette crise est là. C’est bien dommage.

Avez-vous un message pour ceux qui ne sont pas encore en situation épidémique ?

Dr Éric Thibaud : Ce qu’on vit aujourd’hui était inimaginable. Nous sommes dans une situation complètement surréaliste. Les pires scénarios catastrophiques n’ont pas prévu ce qui nous arrive. Il faut impérativement que les endroits qui n’ont pas encore été touchés se préparent. La priorité est d’être prêt à faire face à l’épidémie, en mettant en place des moyens. Ici, dans le Grand Est, nous avons la chance d’avoir des plateaux techniques très complets. Ce n’est pas le cas partout, mais ce qui compte, c’est la préparation et la prise de conscience que ce que nous sommes en train de traverser, c’est bien plus qu’une grippe, comme certains on peut le dire au début. On est dans une situation dramatique.

Est-ce que le confinement est essentiel d’après vous ?

Dr Éric Thibaud : Le confinement est essentiel, tant qu’on n’a pas mieux. Il faut le respecter. Le meilleur moyen de montrer son soutien aux soignants est de respecter les mesures mises en place.

France : Il faut que les gens comprennent que le confinement est primordial. Je sais que c’est difficile pour les Français, qu’ils ont besoin de sortir, de voir du monde. À choisir entre ça et se faire soigner, être en réanimation ou peut-être ne plus jamais revoir sa famille, je pense que le confinement doit être respecté. Il faut juste un peu de discipline… Pensez à nous, les soignants ! Si on veut que le flux de patients atteints de Covid-19 diminue, il faut juste un peu de discipline et de respect : restez chez vous !

Publicado em 16/04/2020 - Modificado em 16/04/2020

RFI SAVOIRS n'est pas responsable des contenus provenant de sites internet externes

Fréquentation certifiée par l'OJDOJD Dénombrement des médias