Étienne Tshisekedi, le leader historique de l'opposition congolaise, le 8 juin 2016.
Étienne Tshisekedi, le leader historique de l'opposition congolaise, le 8 juin 2016.
Thierry Charlier / AFP
Artigo

Comment Tshisekedi est devenu président du Congo (1/3): la revanche d’Étienne ?

La République démocratique du Congo connaît la première transition pacifique de son histoire à la tête de l’État. Malgré les accusations de fraudes électorales, le nouveau chef de l’État congolais, Félix Tshisekedi, a été reconnu par l’ensemble de la communauté internationale et fait, depuis, des annonces très remarquées. Le Congo vit une situation inédite, la création d’une bien étrange coalition entre le parti de l’opposant historique Étienne Tshisekedi et le régime de son rival, le sortant Joseph Kabila. Retour sur ce revirement de l’histoire.
Por Sonia Rolley -

« Moi, Étienne Tshisekedi wa Mulumba, élu président de la République démocratique du Congo… » Son traditionnel béret vissé sur la tête, le patriarche de l’opposition congolaise ne doute pas de sa victoire lorsqu’il prête serment le 23 décembre 2011, devant ses partisans et la presse internationale, dans sa résidence de Limete, encerclée par des forces de sécurité acquises à son rival, Joseph Kabila. Cette victoire, il n’est pas le seul à la défendre. Il y a aussi l’incontournable cardinal Laurent Monsengwo qui, à l’instar d’Étienne Tshisekedi, a marqué l’histoire politique et démocratique de son pays depuis trente ans. La Commission nationale électorale indépendante (Céni) a donné le sortant élu avec 48,95% des suffrages contre 32,33% à Étienne Tshisekedi, président de l’UDPS, parti d’opposition historique. Le cardinal Monsengwo ose dénoncer des résultats qui « ne sont conformes ni à la vérité ni à la justice ».

À l’époque, l’Église catholique n’a pas encore opté pour une compilation citoyenne des résultats. « En 2011, nous étions comme tous les observateurs internationaux, nous avions travaillé sur base d’un échantillon », confie Monseigneur Fridolin Ambongo, vice-président de la Conférence épiscopale du Congo (Cenco) et actuel archevêque de Kinshasa. En ce mois de décembre 2011, Laurent Monsengwo va pourtant plus loin que son partenaire, le centre Carter. Un soir, au cours d’un entretien téléphonique accordé à la RTBF, le cardinal lâche le nom du vainqueur de la présidentielle : « C’est Monsieur Tshisekedi qui a eu le plus de voix. »

Dans cette même interview, le plus haut dignitaire de l’Église catholique au Congo recommande à l’opposant historique de déposer un recours auprès de la Cour suprême, qui sert à l’époque de juge du contentieux électoral. Pour Étienne Tshisekedi, cette Cour n’est qu’une « institution privée de M. Kabila » dont il ne souhaite pas reconnaître « une certaine légitimité ». Mais le patriarche de l’opposition n’a surtout pas les procès-verbaux de résultats nécessaires pour étayer son recours et préfère contester les résultats par la rue.

Tirer les leçons de 2011

Face aux premières accusations de fraude, le sortant Joseph Kabila, costume bleu sans cravate, chemise rayée, défend sa victoire en anglais le 12 décembre 2011 : « La crédibilité des élections ne peut pas être mise en doute ». Au cours de cet entretien, le chef de l’État congolais reconnaît des « erreurs comme dans toutes les élections en Afrique ». Des manifestations de protestation, pour l’essentiel dans la capitale, sont réprimées dans le sang. Entre le 26 novembre et le 25 décembre 2011, l’ONU a documenté au moins 33 civils tués, 16 autres portés disparus et des dizaines de blessés et de militants arrêtés à Kinshasa.

« C’était un massacre, j’ai moi-même fait l’objet d’une arrestation le jour des élections », commente Me Jacquemain Shabani, secrétaire général de l’UDPS, le parti d’Étienne Tshisekedi, en 2011. Malgré la présence de plusieurs missions d’observations électorales étrangères et d’une Mission de maintien de la paix de l’ONU (Monusco), la communauté internationale ne soutiendra que du bout des lèvres ce combat pour la vérité des urnes, trop pressée de voir un retour au calme dans la bouillonnante capitale congolaise.

Cet échec de 2011 va entraîner une révolution dans la stratégie du parti d’opposition historique en prévision des prochaines échéances que l’UDPS se voyait déjà remporter. Les options levées marquent les actions du parti d’Étienne Tshisekedi jusqu’à l’accession de son fils Félix à la tête de l’État. « En 2011, on a mené notre combat par rapport à la crédibilité des scrutins, ça nous a fait perdre du temps dans la préparation des élections », rappelle Me Shabani. Devenu patron de la centrale électorale de l’UDPS pour les élections de 2018, l’avocat se refuse à commettre deux fois les mêmes erreurs dues au manque d’expérience électorale. En trente années de lutte, pour la première fois en 2011, l’UDPS avait accepté de participer à un scrutin.

« Celui qui gagne est celui qui a les procès-verbaux »

En 2018, quand les autres leaders de l’opposition menacent de boycotter les scrutins si la Commission électorale utilise la « machine à voter », l’UDPS rompt les rangs et se retrouve sous le feu des critiques. « Nous étions convaincus que ça allait nuire à la mobilisation des troupes sur le terrain, c’est pour ça qu’on a abandonné le slogan de la machine à triche  », justifie encore aujourd’hui ce haut cadre du parti désormais présidentiel, sans compter que la politique de la chaise vide ne paie jamais auprès des bailleurs de fonds.

Pour cette deuxième expérience électorale, Me Jacquemain Shabani dit également avoir misé sur un réseau des témoins formés dans 22 des 26 provinces du pays, à l’exception des deux des provinces des anciens Katanga et Equateur. « En 2011, on n’avait pas 3% des procès-verbaux de résultats, on se disait élu. En 2018, avant la proclamation des résultats, on avait des PV pour trois millions de suffrages », commente fièrement Me Shabani, avant d’ajouter : « Ça, même l’Église catholique peut vous le dire ». L’ancien secrétaire général de l’UDPS insiste : « Celui qui gagne, c’est celui qui a les PV et personne d’autre ». Même si au final, malgré les contestations et les recours, la Commission électorale n’a pas publié de résultats détaillés et que la Cour constitutionnelle s’est refusée à consulter les procès-verbaux.

« N’eût été l’Église et la volonté du peuple »

En se remémorant le jour des élections, l’archevêque de Kinshasa ne cache pas sa fierté de voir « ce peuple » patienter des heures, « sans s’énerver » pour mettre son bulletin dans l’urne, malgré les menaces et entraves, les problèmes logistiques ou même les interdictions. L’image sans doute la plus patente de cette détermination à voter, c’est Beni et Butembo, ces deux localités du Nord-Kivu, menacées par Ebola et des groupes armés, privées d’élections par la Commission électorale, où des milliers de Congolais ont choisi de mettre un bulletin papier dans une urne citoyenne plutôt que de brûler les bureaux de la Céni. « Même d’obtenir ces élections, ce n’était pas gagner. Ça a coûté cher en vies humaines », rappelle Monseigneur Ambongo.

Longtemps président de la Commission justice et paix, Fridolin Ambongo voit dans cet engagement des électeurs le résultat d’années de formations citoyennes et électorales dispensées par la Cenco : « Depuis 2013, nous avons investi dans la formation du peuple et nous avons formé des dizaines de millions de Congolais, toutes religions confondues. » Ces formations ont porté aussi bien sur des articles clefs de la Constitution, comme l’article 220 qui limite le nombre de mandats et l’article 64 qui prône la résistance pacifique, que sur le dialogue, l’enrôlement, l’importance de participer aux élections et de manifester pacifiquement.

Ce sont parmi ces millions de Congolais que les évêques du Congo vont puiser leurs 40 000 observateurs et les participants aux marches des laïcs chrétiens de décembre 2017 à février 2018 qui revendiquaient l’ouverture de l’espace politique et l’organisation des élections. « N’eût été l'Église, la communauté internationale et la mobilisation du peuple, ce serait Joseph Kabila ou son dauphin Emmanuel Ramazani Shadary qui serait aujourd’hui au pouvoir », assure le vice-président de la Conférence épiscopale.

L’improbable querelle des résultats

En 2018, l’Église catholique et l’UDPS étaient sans nul doute mieux armés qu’en 2011 pour exposer une défaite de la coalition au pouvoir. Pendant la campagne, l’essentiel des dénonciations de fraudes et d’irrégularités sont le fait des observateurs de l’un ou des témoins de l’autre. Pourtant, sept ans après l’échec d’Étienne Tshisekedi, les deux principaux détracteurs de Joseph Kabila ne sont plus alliés. Et pour cause, pour les évêques du Congo, le vainqueur de la présidentielle ne s’appelle pas Félix Tshisekedi mais Martin Fayulu, très bref candidat unique, désigné à l’issue de trois jours d’âpres discussions à Genève en novembre 2018 entre les principaux leaders de l’opposition réunis dans une nouvelle coalition Lamuka, parmi lesquels figurent l’ancien vice-président Jean-Pierre Bemba ou l’ex-gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi.

Deux rencontres de conciliation ont lieu entre les experts de l’UDPS et ceux de l’Église Catholique. Le patron de la centrale électorale de Félix Tshisekedi en fait partie. « Les experts de la Cenco ne nous ont pas partagé leurs résultats et ils n’avaient pas les procès-verbaux », assure Me Jacquemain Shabani. Face au trois millions de voix de l’UDPS, les évêques du Congo disent pourtant disposer de trois niveaux de contrôle des résultats, un échantillon représentatif de près de 11% comme en 2011, mais les tendances sont confirmées cette fois par une compilation citoyenne à hauteur de 42% et de 71% des suffrages. Tous leurs échantillons donnent Martin Fayulu vainqueur et de loin, devant Felix Tshisekedi et Emmanuel Ramazani Shadary. « En 2011 encore, l’écart entre les deux candidats n’était pas énorme, mais ici, nous sommes devant un cas flagrant », assure Monseigneur Fridolin Ambongo.

Contrairement aux élections de 2011, dans le sillon de l’Église catholique et pour quelques jours au moins, les chancelleries occidentales comme africaines se sont mises à publiquement douter des résultats, y compris après l’annonce par la Commission électorale de la victoire de l’opposant Félix Tshisekedi. Mais pour l’entourage du nouveau président congolais, la Conférence épiscopale a depuis été « complètement décrédibilisée pour ses sympathies envers Lamuka ». Pour preuve, après avoir boudé l’investiture du nouveau chef de l’État congolais, la plupart de ces pays ont félicité Félix Tshisekedi, n’hésitant pas pour certains comme les États-Unis à contredire leur message initial.

Au sein de la coalition pro-Kabila, on avance une explication plus simple à la désignation d’un opposant plutôt que l’autre. « Martin Fayulu n’avait pas les procès-verbaux, personne chez nous ne souhaitait un retour aux affaires de Bemba et de Katumbi, l’affaire était pliée », assure un haut cadre du FCC. Ce dernier vante plutôt les talents de négociateur de Vital Kamerhe, ancien directeur de campagne de Joseph Kabila et de Félix Tshisekedi qui « connaissait le jeu ». Selon cette source bien placée dans la coalition pro-Kabila, c’est Vital Kamerhe qui est venu voir « le chef » avec un argument de poids, les trois millions de voix qui « enterraient Shadary ». Et le désormais nouveau directeur de cabinet à la présidence a su « faire accepter à son candidat les garanties exigées » par le sortant Joseph Kabila.

► À suivre :

Comment Tshisekedi est devenu président (2/3): la conquête de l’Impérium

Comment Tshisekedi est devenu président (3/3): le pari de Félix

Publicado em 01/04/2019 - Modificado em 03/04/2019

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