L'un des principaux leaders de l'Armée de libération du Kosovo (UCK), Ramush Haradinaj, nommé le Premier ministre du Kosovo.
L'un des principaux leaders de l'Armée de libération du Kosovo (UCK), Ramush Haradinaj, nommé le Premier ministre du Kosovo.
Ermal Meta / AFP
La nomination de Ramush Haradinaj au poste de Premier ministre du Kosovo a aiguisé toutes les tensions. Les Serbes et le gouvernement de Belgrade refusent de parler avec l’ancien guérillero qu’ils considèrent comme un criminel de guerre, et l’inculpation attendue de Ramush Haradinaj par le tribunal de La Haye pourrait provoquer une nouvelle explosion dans le protectorat international.
Por Jean-Arnault Dérens -

De notre envoyé spécial à Pristina.

Carla del Ponte, la procureure générale du Tribunal pénal international de La Haye ne dispose plus que de deux semaines pour transmettre ses dossiers d’accusation à la présidence du tribunal. Son travail d’enquête doit en effet s’achever le 31 décembre 2004, et quatre actes d’accusation sont encore attendus. L’un au moins devrait frapper d’anciens combattants de la guérilla albanaise de l’UCK, dont probablement le le Premier ministre Haradinaj, qui est accusé de crimes de guerre contre les civils serbes durant la guerre de 1998-1999.

Après la remise des dossiers, les juges du TPIY disposent encore d’un délai discrétionnaire pour prononcer les inculpations formelles, si bien que celle de Ramush Haradinaj pourrait ne pas être rendue publique avant plusieurs semaines. Toute la vie politique du Kosovo se focalise pourtant autour de cette question.

Dirigeant de l’Alliance pour l’avenir du Kosovo (AAK), un petit parti qui ne pèse que 8% des voix, Ramush Haradinaj a formé un gouvernement en coalition avec la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), le parti d’Ibrahim Rugova. Soren Jessen Petersen (1) a félicité publiquement le nouveau Premier ministre pour l’efficacité de son travail. En moins de deux semaines, Ramush Haradinaj a en effet multiplié les effets d’annonce en enjoignant l’administration et le gouvernement du Kosovo de se mettre au travail. Il s’est également déclaré prêt à discuter avec la Serbie et même à se rendre à Belgrade.

Ambiance de veillée d’armes

Alors que les négociations sur le statut final du Kosovo doivent théoriquement s’ouvrir en mai 2005, la nomination de Ramush Haradinaj a pourtant totalement bloqué le processus de discussions avec Belgrade. « Les Serbes du Kosovo perçoivent le choix de Ramush Haradinaj comme les New Yorkais pourraient ressentir l’élection de Ben Laden à la mairie de la ville », n’hésite pas à dire Rada Trajkovic, l’ancienne présidente du groupe parlementaire serbe à l’assemblée du Kosovo.

Malgré la présence de deux listes serbes, les Serbes du Kosovo ont boycotté à 99,7 % les élections du 23 octobre dernier, et connaissent désormais une sérieuse crise de leadership, puisqu’aucun dirigeant ne dispose plus de la moindre légitimité. Pour leur part, les autorités de Belgrade excluent catégoriquement toute discussion avec Ramush Haradinaj, et promettent d’arrêter celui-ci, en vertu d’un acte d’accusation serbe remontant aux années 1990, si jamais il se rendait en Serbie.

L’ambiance au Kosovo ressemble de plus en plus à une veillée d’armes, notamment à Decani. Cette commune de l’ouest du Kosovo, frontalière avec l’Albanie, correspond en effet au bastion familial des Haradinaj. Ramush était commandant de l’UCK dans la zone, et son frère Daut a été tué alors qu’il traversait la frontière avec une cargaison d’armes.

La KFOR a placé ses forces en état d’alerte maximum

Les anciens combattants de Decani assurent qu’ils sont prêts à reprendre les armes si jamais leur ancien chef est arrêté. « En 24 heures, nous pouvons mobiliser 1 000 hommes armés », jure l’un deux, qui ajoute : « et notre ennemi sera la Mission des Nations Unies au Kosovo, qui est la seule à vouloir coopérer avec le Tribunal de La Haye et arrêter des patriotes albanais qui ont résisté contre les forces serbes ».

Hormis des trafics avec l’Albanie et le Monténégro voisins, la région de Decani ne connaît guère d’activités économiques, et aucune perspective ne s’offre à la pléthorique jeunesse de la commune. « Chaque année, 1 000 jeunes sortent des écoles secondaires de la ville, et seulement une centaine peuvent entrer à l’Université de Pristina. Les autres restent ici, sans rien faire, ou bien tentent d’émigrer clandestinement en Occident », explique Ibrahim Selmanaj, le maire de Decani. Ces jeunes, bercés par les mythes et les récits de la geste de l’UCK, pourraient être tentés de vouloir faire « leur » guerre, comme leurs frères aînés, et cultivent tous la même hostilité envers l’administration internationale de la province.

Traumatisée par les émeutes et les pogroms anti-serbes de mars 1999, la MINUK redoute désormais un scénario catastrophe, où ce seraient les forces internationales et non plus les Serbes qui seraient les cibles du radicalisme albanais. La KFOR, la mission de l’OTAN au Kosovo, multiplie les communiqués rassurants, mais elle a placé depuis plusieurs semaines toutes ses forces en état d’alerte maximum.

« L’inculpation d’Haradinaj est certaine », estime un journaliste albanais de Pristina. « Pour la MINUK, la seule question est d’essayer de gagner du temps, et de faire en sorte que le départ du Premier ministre pour La Haye se produise pacifiquement, sans émeutes ». Ramush Haradinaj a plusieurs fois affirmé que, s’il était inculpé, il se rendrait immédiatement à La Haye. La marge de manœuvre d’un Premier ministre accusé de crimes de guerre dans un territoire administré par les Nations unies serait en effet nulle, mais un départ volontaire ne garantit pas l’absence de violence. Le Kosovo entre dans une période d’incertitude majeure, et une nouvelle explosion de violence semble prévisible dès le début de l’année 2005.

 

(1) Directeur de la mission d'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (MINUK).

Publicado em 19/02/2018 - Modificado em 16/03/2018

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