Le Premier ministre pakistanais Youssouf Raza Gilani passe en revue les troupes lors d'une cérémonie aux Invalides, à Paris, le 3 mai 2011.
Le Premier ministre pakistanais Youssouf Raza Gilani passe en revue les troupes lors d'une cérémonie aux Invalides, à Paris, le 3 mai 2011.
Charles Platiau/REUTERS
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Les relations «compliquées» du Pakistan avec la France

Après la mort d’Oussama Ben Laden dans l’assaut mené par un commando américain au nord d’Islamabad, le porte-parole de la Maison Blanche résumait ainsi les relations entre le Pakistan et les États-Unis « des relations compliquées et importantes ». Une description qui pourrait tout aussi bien s’appliquer aux relations qu’entretient la France avec ce pays voisin de l’Afghanistan.
Por Sophie Malibeaux -

Le mardi 3 mai 2011, alors que le Premier ministre pakistanais posait le pied sur le sol français, le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé déplorait le « manque de clarté » des Pakistanais vis-à-vis d'al-Qaïda. Le lendemain, Youssouf Raza Gilani a été reçu au Medef, puis à l'Elysée. Rien ne filtre pour l'instant des sujets abordés, sera-t-il ou non question de cette loi sur le blasphème dont le président Sarkozy a déploré les abus, évoquant en début d'année la condamnation à mort d'une jeune chrétienne du nom d'Asia Bibi ? Rien n’est moins sûr, dans cette période sensible, alors que la mort de Ben Laden met ce pays en état d'alerte par crainte de représailles. Symptomatique du climat ambiant, des manifestants ont crié leur haine de l’Amérique dans des villes comme Karachi, capitale économique du pays, ou Quetta, la capitale provinciale du Baloutchistan, où les talibans afghans ont provisoirement replié leur état major, après la débâcle de 2001. Si al-Qaïda et les méthodes violentes de ses combattants sont peu appréciées des Pakistanais dans leur ensemble, qui payent un lourd tribu à la guerre contre le terrorisme, l’allié américain est tout aussi décrié.

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1'10"- Le Premier ministre pakistanais a conclu sa visite en France par une rencontre avec Nicolas Sarkozy, le 04/05/2011 - par David Baché.

 

Les droits de l’Homme en sourdine

L’amalgame se fait. Tout combat en faveur des droits de l’Homme, de la femme, des minorités devient tabou dans la société pakistanaise d’aujourd’hui. La théorie du complot fait rage. Le gouvernement civil, et tout ce qu’il y avait de progressiste à l’agenda du PPP (Parti du peuple pakistanais) est mis en sourdine. Sous la pression des partis religieux les plus radicaux, le gouvernement a dû reculer sur la réforme de la loi sur le blasphème, plus question de déposer le moindre amendement. Du coup, ce n’est pas vraiment le moment de reparler du cas d’Asia Bibi et de toutes les victimes de la loi sur le blasphème. L’analyste Ahmad Zubair, doctorant de l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) ne s’attend pas à ce que la question soit évoquée, au risque d’un résultat contre-productif.

Priorité à l’équipement militaire

Ce qui semble primer à l’agenda des discussions entre Français et Pakistanais, ce sont bien les contrats militaires. Comme le souligne Ahmad Zubair, le Pakistan est très demandeur, et cela dans une logique d’équilibre avec l’Inde, qui pour l’instant dispose d’une flotte de sous-marins, au moins deux fois supérieure à celle du Pakistan.

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00'43" - Ahmad Zubair, analyste et doctorant à l'EHESS à Paris, le 04/05/2011 - par Sophie Malibeaux.

« Le Pakistan a l’obsession de rivaliser avec l’Inde. Chaque fois que les Indiens arrivent à acquérir des armes, le Pakistan se met la pression pour en acquérir autant qu’il peut. »
 

La rivalité avec l’Inde relève toujours et plus que jamais de l’obsession chez les militaires pakistanais, au sein des services secrets mais aussi dans les rangs du gouvernement civil. C’est ce qui sous-tend le double jeu du Pakistan, et qui en fait un pays avec lequel il est difficile de traiter.

Pour Mariame Abou Zahab, spécialiste du Pakistan, chercheur associé au CERI (le Centre de Recherches internationales de Sciences Po) Ben Laden était pour le Pakistan une « assurance vie »Les insurgés et leurs leaders sur le sol pakistanais - qu’il s’agisse d’al-Qaïda, de groupes appartenant au Haqqani ou au Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) - sont un moyen pour le Pakistan de s’arroger un rôle de premier plan dans la résolution de la question afghane. Il y a longtemps que le président afghan, Hamid Karzaï, dénonce la présence de ces groupes sur le sol pakistanais et affirme que les têtes du réseau al-Qaïda ne sont plus sur son territoire mais chez son voisin. D’où le questionnement des autorités françaises, à la nouvelle de la mort de Ben Laden, et la remarque d’Alain Juppé, le ministre français des Affaires étrangères sur le « manque de clarté » des Pakistanais dans la lutte contre al-Qaïda.

Le double jeu restreint les échanges

De fait, même si les échanges se poursuivent entre la France et le Pakistan, il y a des secteurs sensibles où la méfiance est de rigueur. C’est le cas du nucléaire civil. Les demandes sont pressantes de la part du Pakistan, qui vit au gré d’une crise énergétique. Ahmad Zubair mentionne les nombreuses coupures d’électricité, véritable gêne pour la croissance économique. Un problème que les inondations de juillet 2010 n’ont fait qu’aggraver, du fait de la destruction d’une grande partie des infrastructures et des besoins générés par la reconstruction. Or, seule la Chine répond pour l’instant aux attentes des Pakistanais dans ce secteur. Alain Lamballe, le spécialiste de l’Asie du Sud à Futuribles, affirme que Paris est loin de se montrer favorable à ce type de coopération, du fait des risques de prolifération.

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00'41" - Alain Lamballe, spécialiste de l'Asie du Sud à Futuribles et ancien attaché militaire en Asie du Sud, le 04/05/2011- par Sophie Malibeaux.

« On craint effectivement que les talibans ou des mouvements proches d’al-Qaïda aient pénétré les institutions nucléaires. »

 

Karachi, au cœur du dilemme

Il y a donc des domaines où l’on peut avancer avec le Pakistan, consolider les liens et d’autres qui posent problème. En général, les intérêts des Occidentaux à entretenir de bonnes relations avec le Pakistan, surpassent les difficultés. Tant que durera le conflit en Afghanistan, le plus gros de l’approvisionnement de la coalition passe par le port de Karachi, traverse le territoire pakistanais jusqu’à la frontière au point de passage de Khyber.
Karachi, c’est justement là que les relations entre la France et le Pakistan se sont corsées depuis 2002, avec l’attentat qui a coûté la vie à onze salariés des arsenaux militaires français, chargés de la livraison des premiers sous-marins Agosta au Pakistan.
Dans ce dossier la piste al-Qaïda a tout de suite été évoquée, trop rapidement peut-être, puisqu'elle est aujourd'hui reléguée au second plan. On se trouve face à un imbroglio politico-financier, avec des suspicions sur le financement de la campagne d'Édouard Balladur à partir de rétrocommissions venant du contrat passé avec les Pakistanais pour la fourniture de sous-marins. Le secret défense s'applique, résultat : l'enquête piétine. C'est un dossier ultra-sensible pour le pouvoir français, au point que le voyage programmé du président Sarkozy ne cesse d'être repoussé.

Publicado em 09/05/2017 - Modificado em 11/05/2017

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