Gabriele Maucchi, à la tête d'Eulex, lors d'une conférence de presse à Pristina, le 30 octobre 2014.
Gabriele Maucchi, à la tête d'Eulex, lors d'une conférence de presse à Pristina, le 30 octobre 2014.
Armend Nimani / AFP
Un juge accusé de corruption, un procureur soupçonné de bloquer des enquêtes, et le troisième qui fait fuiter des documents… Rien ne va plus à Eulex, la mission européenne au Kosovo, et le scandale pourrait éclabousser jusqu’aux plus hauts responsables de l’Union européenne.
Por Jean-Arnault Dérens -

Le magistrat italien Francesco Florit était le chef du collège des juges d’Eulex, c’est-à-dire un des personnages les plus importants de la mission européenne déployée au Kosovo depuis décembre 2009, officiellement chargée d’aider à la construction de l’État de droit. En mai 2012, une de ses collègues, la procureure britannique Maria Bamieh mène l’enquête sur l’affaire Ilir Tolaj, un conseiller du ministère de la Santé du Kosovo, accusé de corruption à grande échelle. Des écoutes téléphoniques lui permettent de découvrir, par hasard, les étonnantes pratiques du juge italien.

Ce dernier communiquait avec l’accusé via des intermédiaires, mais il y a plus grave encore. Il aurait empoché la somme de 300 000 euros pour relâcher un suspect accusé de meurtre. Sa collègue, la Tchèque Jaroslava Novotna, procureur général de la mission européenne, aurait également touché des pots-de-vin pour étouffer des enquêtes criminelles en cours, notamment celle concernant l’ancien ministre et ancien commandant de l’UÇK Fatmir Limaj, acquitté par le TPIY, puis par les juges européens, dans une lourde affaire de crimes de guerre.

Rumeur de corruption au plus haut niveau de la mission européenne

Maria Bamieh a immédiatement ouvert une enquête interne et prévenu ses supérieurs hiérarchiques, mais sans recevoir d’eux le soutien qu’elle attendait. Au contraire, la procureure britannique aurait fait l’objet d’une insidieuse campagne de dénigrement et de provocations racistes au sein même de la mission. À Pristina, certaines personnes « bien informées » soupçonnaient depuis longtemps cette corruption au plus haut niveau de la mission européenne, mais rien ne filtrait hormis des rumeurs difficiles à étayer.

L’affaire a connu un rebondissement spectaculaire le 27 octobre dernier, quand le journaliste d’investigation Vehbi Kajtazi a commencé à publier une série d’enquêtes dans le quotidien Koha Ditore. C’est uniquement à ce moment-là que les dirigeants d’Eulex sont enfin sortis de leur étonnante torpeur, mais pour mettre à pied la procureure Bamieh, accusée d’avoir violé ses obligations de réserve, en transmettant des documents confidentiels au journaliste kosovar.

Les deux intéressés démentent, en rappelant que les documents visés se trouvaient dans le domaine public. Maria Bamieh a décidé de s’exprimer publiquement après sa mise à pied. Elle a donné une longue interview à Koha Ditore, affirmant notamment qu’à Eulex, « tout est politique », notamment le choix de traiter ou non tel dossier. Elle dénonce les collusions permanentes entre la mission européenne, les cercles diplomatiques occidentaux, et les milieux politiques et criminels du Kosovo – et cite notamment le rôle des conseillers français du Premier ministre Hashi Thaçi, qui mèneraient une action parallèle à celle d’Eulex.

L'étonnante désinvolture des responsables européens

Pour sa part, Vehbi Kajtazi a été « convoqué » en fin de semaine dernière par de hauts responsables d’Eulex, qui l’ont menacé de poursuites. « En exerçant une pression sur un journaliste d’investigation, la mission Eulex agit en contradiction avec tous les fondamentaux de l’Union européenne en matière de liberté de l’information », a aussitôt dénoncé Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières.

Maria Bamieh appelle désormais à l’ouverture d’une enquête internationale indépendante – une demande partiellement satisfaite depuis le début de la semaine. Le Parlement européen a examiné l’affaire lundi et Federica Mogherini, qui vient de prendre la tête de la diplomatie européenne, semble décidée à prendre la mesure de la gravité de la situation. Elle a annoncé qu’elle allait confier une enquête préliminaire à un juriste indépendant. Cependant, le débat sur l’avenir d’Eulex est déjà ouvert.

En vérité, un véritable vent de panique souffle depuis une semaine dans les institutions européennes, tant à Bruxelles qu’à Pristina. Certains suggèrent que les accusations de corruption pourraient remonter jusqu’au bureau de Catherine Ahston, l’ancienne Haute représentante pour la politique extérieure de l’Union, d’autres évoquent des tentatives de « déstabilisation » de la mission Eulex. Le contexte politique du Kosovo est en effet délétère : les institutions sont bloquées depuis les élections du 8 juin dernier. Privé de majorité, le Premier ministre Hashim Thaçi s’accroche au pouvoir, sans que l’on sache quand un autre scrutin pourra être convoqué.

La mise en place du tribunal spécial chargé d’enquêter sur les crimes de l’UÇK est également bloquée, malgré l’accord de principe obtenu au printemps sur la création de cette juridiction. Au milieu de l’été, le procureur américain John Clint Williamson a rendu un rapport accablant, qui confirme les plus lourdes accusations – notamment celle de trafic d’organes – pesant sur le Premier ministre et son entourage.

Dans ces conditions, le plus surprenant demeure l’étonnante désinvolture avec laquelle les responsables européens – à commencer par Catherine Ashton – ont traité le dossier depuis que Maria Bamieh a tiré la sonnette d’alarme, il y a déjà plus de deux ans.

Publicado em 13/02/2018 - Modificado em 16/03/2018

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