Jihadisme: «On est devant un péril extrêmement grave»
Des manifestants défilent à Strasbourg pour s'élever contre l'endoctrinement des jeunes à aller mener le jihad en Syrie, le l8 février 2014.
Frédéric Florin/AFP
Artigo

Jihadisme: « On est devant un péril extrêmement grave »

Entretien avec Nathalie Goulet, sénatrice centriste à l'origine de la création d'une commission sénatoriale sur les filières jihadistes en France et présidente de cette commission.
Por Florence Thomazeau -

RFI : Ces jeunes candidats au jihad sont de plus en plus nombreux à vouloir partir combattre en Syrie. Quels arguments les recruteurs, comme on les appelle, utilisent-ils pour embrigader ces jeunes ?

Nathalie Goulet : D’abord, il faut considérer qu’internet est le majeur agent recruteur, c’est vraiment par là que ça passe. Il y a une espèce de séduction de la violence, une séduction d’une identité aussi, qui trouve un public à la fois chez des jeunes qui sont un peu désœuvrés, en mal d’identité, mais pas seulement. Il y a un portrait-robot de ces jeunes qui s’engagent. Il y a de très jeunes filles qui sont fascinées par cette violence. En même temps, vous trouvez ailleurs des étudiants ou des gens plutôt éduqués, comme en Grande-Bretagne. Donc vous voyez, il y a un profil et en même temps des catégories multiples.

Il y a des Français de « souche » qui s’engagent. On peut se poser la question par rapport aussi à ceux qui sont d’origine immigrée. Est-ce que ce n’est pas un échec de l’intégration en France ?

Ça peut l’être, probablement. Mais vous savez qu’il y a aussi beaucoup de jeunes qui se convertissent à l’islam et qui y voient une identité. Donc, moi je ne veux pas stigmatiser les musulmans, qui d’ailleurs dans leur grande majorité ont condamné cet Etat barbare, qui n’en est pas un d’ailleurs, et ont condamné les agissements. Que ce soit l’Arabie saoudite, le Qatar, où les plus grands responsables musulmans du monde, ils ont tous condamné ces agissements qui n’ont rien de religieux, et qui sont fait au nom d’un islam qui n’existe pas et qui est le leur.

N’y a-t-il pas une désespérance chez ces jeunes ?

Il y aussi une vraie désespérance, mais il y a surtout un manque de repères qu’ils ne trouvent ni dans leurs familles, ni dans la société, ni dans la République dans laquelle ils ont vécu. Et malheureusement c’est le cas en Belgique, au Danemark, en Norvège, en France, en Australie, aux Pays-Bas. Vous voyez, il y a quand même des causes multiples et concordantes sur ce sujet-là et aussi des agissements concordants.

Le Premier ministre britannique, David Cameron, a présenté ce lundi des lois face à la radicalisation de nombreux jeunes musulmans. Il a annoncé notamment la confisquation des passeports pour ces jihadistes britanniques qui partent en Syrie et reviennent. Est-ce que c’est envisageable en France ?

Ce serait envisageable en France, mais c’est surtout pour ceux qui reviennent. Parce que ceux qui partent, il faut encore les identifier. Ceux qui reviennent vont être encore plus dangereux, ils seront armés, ils seront formés, ils seront motivés, ils auront eu un lavage de cerveau dont on en connaît à peu près les données. David Cameron a aussi ordonné, une plus grande accessibilité pour les services de contre-espionnage anglais des données des compagnies aériennes. Donc il y a des mesures qui sont prises. C’est tout à fait envisageable en France et on parle même de retrait de la nationalité pour les binationaux. Je pense qu’il va falloir s’engager vers une lutte absolument sans merci. Alors, ça ne va pas sans débat avec la balance entre la sécurité et les droits de l’homme, mais là on est quand même devant un péril vraiment extrêmement grave.

Alors, il y a des jeunes qui ont moins de 18 ans - on le voit avec cette jeune fille en France qui à 16 ans s'embarque pour la Turquie sans autorisation de sortie du territoire, et pour cause ça n’existe plus en France depuis 2013. Pourrait-on restaurer ce document administratif ?

Oui, mais je pense que, là aussi, vous avez la procédure d’alerte qui a été mise en place par le gouvernement, et les parents donnent aussi l’alerte. Parce que les parents, quand même, se rendent compte. Oui, il faudrait une autorisation de sortie, mais vous savez, vous pouvez prendre un bus porte de Bagnolet, à Paris, pour Istanbul, ensuite aller à Antalya et ensuite passer la frontière. Parce que les filières sont extrêmement bien organisées. Il faut que la coopération soit, de toute façon, européenne et avec les pays limitrophes, bien entendu.

La coordination, elle fonctionne particulièrement bien entre la France, la Belgique et l’Allemagne. Qu’en est-il des autres pays européens, le fonctionnement est-il bon ?

Le fonctionnement est bon entre les services, c’est tout à fait légitime. Je l’ai dit plusieurs fois, mais je le répète : le danger est vraiment extrêmement important, c’est probablement un des dangers les plus graves qu’on ait connu ces dernières années. Parce que ces gens trouvaient quand même al-Qaïda un peu mous, donc vous voyez, on est quand même dans la barbarie absolue. Il y aura un sommet de l’Otan, dans quelques jours, qui va réunir les pays pour prendre des mesures contre ces jihadistes. Je pense que la coopération peut être améliorée, mais je crois qu’elle est déjà bien en route.

N'y a-t-il pas de problèmes de stigmatisation pour les contrôles de ces jeunes qui embarquent ?

Il faut faire la part des choses, quand vous voyez la dangerosité de ce califat. Simplement un chiffre : pour organiser les attentats du World Trade Center, il a fallu un million de dollars. Ces gens ont en caisse plus de 500 millions de dollars, ça veut dire qu’ils ont largement les moyens. En plus ils sont rejoints notamment par des étudiants en chimie, des étudiants en physique, des gens qui sont capables de développer des armes chimiques et à qui on donne via internet le mode d’emploi : une petite fiole - ça ne coûte pas cher -, que vous jetez dans le métro et vous avez un maximum de victimes. On est quand même face à une barbarie d’un Etat qui n’en est pas un, et d’une armée mexicaine qui va être entraînée et qui est motivée.

Treize ans après le 11-Septembre, cette menace est-elle plus importante que celle d’al-Qaïda ?

A mon sens oui, parce que les Etats qui existaient au moment du 11-Septembre, c’est-à-dire l’Irak, la Libye, la Syrie qui n’avait pas connu ces développements tragiques, existaient en tant qu’Etats et finalement maintenaient leurs islamistes, puisque c’était aussi une des raisons d’être de ces dictatures. Alors, je ne dis pas qu’il ne fallait pas faire ce qu’on a fait, bien qu’il faille quand même remercier le président Chirac de nous avoir évité l’Irak et j’avais une position très réservée sur la Libye, mais maintenant que ces Etats sont devenus des zones de non-droit, ils sont une menace.

Publicado em 12/10/2016 - Modificado em 13/10/2016

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