70 ans de la Chine populaire: le «rêve chinois» de Mao à Xi Jinping
Le président Xi Jinping à la tribune du défilé marquant le 70e anniversaire de la République populaire de Chine, ce 1er octobre 2019 à Pékin.
Greg BAKER / AFP
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70 ans de la Chine populaire: le «rêve chinois» de Mao à Xi Jinping

Le mardi 1er octobre 2019 marque les 70 ans de la fondation de la République populaire de Chine. Un défilé militaire doit faire la démonstration de la puissance chinoise face aux États-Unis. Et prouver que le « rêve chinois », mot d’ordre de Xi Jinping, est à portée de main. Mais que signifie ce rêve ? Est-il le même que celui de Mao il y a soixante-dix ans ?
بحسب Joris Zylberman -

Le geste n’est pas si fréquent. Le lundi 30 septembre 2019, Xi Jinping s’est incliné trois fois devant le mausolée de Mao Zedong sur la place Tian’anmen. Le président chinois a voulu s’inscrire plus que jamais dans la filiation au « Grand Timonier ». À la fois chef du Parti, de l’État et de l’armée, il a bousculé depuis deux ans les règles de succession, s’autorisant à rester au pouvoir à sa guise. Depuis 2013, il impose une « lutte anti-corruption » destinée avant tout à éliminer ses rivaux. En 2020, il s’apprête à généraliser un « système de notation citoyenne », permettant un contrôle social high-tech, dont Mao aurait rêvé durant la Révolution culturelle.

Pourtant, lorsque le « Président Mao » proclama la fondation de la République populaire de Chine le 1er octobre 1949 sur cette même place Tian’anmen, il ne faisait pas exactement le même « rêve chinois » que Xi Jinping, son mot d’ordre aujourd’hui. Le « Grand Timonier » entendait généraliser dans l’empire du Milieu le système politique soviétique, de la collectivisation à la « dictature du prolétariat ».

Cauchemar maoïste

Mao ne pouvait se douter qu’en 2012, le fils de l’un de ses plus vieux compagnons de route, un « prince rouge » nommé Xi Jinping, porterait le rêve d’une superpuissance capitaliste, deuxième économie mondiale, au nom du Parti communiste. Un Parti qui a accueilli en son sein les patrons d’entreprise, labellisés « capitalistes rouges », sans peur des contradictions.

Ce n’est pas tout. Il faut ajouter le retour de Confucius, exalté par Xi au nom d’une « culture traditionnelle vieille de 5 000 ans ». Dans la continuité de Deng Xiaoping, l’actuel numéro un chinois célèbre les valeurs du confucianisme impérial : un ordre social rigide, de la famille au sommet de l’État. Soit la quintessence des « Quatre Vieilleries » vilipendées durant la Révolution culturelle. Bref, un « cauchemar chinois ».

Rêveur pragmatique

Il ne faut pas se tromper. En s’inclinant devant Mao, Xi Jinping perpétue ici la ligne pragmatique du « Petit Timonier », Deng Xiaoping. À partir des années 1980, l’architecte des Réformes a sorti le pays du chaos de la Révolution culturelle et de la pauvreté généralisée. Cette ligne pragmatique joue sur tous les tableaux, avec son syncrétisme improbable entre capitalisme d’État, la dictature du parti unique et le respect - symbolique - de la « pensée Mao Zedong ».

Pas plus que Deng, Xi ne souhaite aujourd’hui se débarrasser de la meilleure source de légitimité pour le Parti : Mao, le père de la nation, le « libérateur », le De Gaulle chinois. Effacez-le des tablettes façon Khrouchtchev, et vous pouvez dire adieu au pouvoir absolu, comme en ex-URSS.

La nation d’abord

En fin de compte, que retenir d’une expression aussi nébuleuse que le « rêve chinois » ? Xi Jinping a promis avant tout la « renaissance de la nation ». Ce qui reprend un élément essentiel du message de Mao en 1949 : redonner à la Chine sa fierté nationale après le « siècle d’humiliations » démarré avec les « guerres de l’opium ».

L’idée de renaissance n’est d’ailleurs même pas celle de Mao. « Ce rêve de richesse et de puissance (fuqiang) n’est pas très différent du vieux projet des réformateurs de l’Empire chinois » dans les années 1890, précise le sinologue Jean-Pierre Cabestan, professeur à l’Université baptiste de Hong Kong et directeur de recherche au CNRS.

« L’idée de “renaissance” est présente dans le vocabulaire politique chinois depuis plus d’un siècle, puisque c’est Sun Yat-sen [le leader de la Révolution chinoise en 1911] qui l’a formulée, explique Sebastian Veg, chercheur à l’EHESS. Le terme de “redressement” (zhenxing) a persisté sous la période républicaine et jusque dans les années 1980. La formulation “renaissance” (fuxing) est apparue avec Jiang Zemin dans les années 1990, dans un contexte de grande campagne d’éducation patriotique post-Tiananmen. »

Un rêve anti-américain

Mais Xi va plus loin que Mao et Deng. La Chine, selon lui, doit devenir la première puissance mondiale en s’affirmant « contre » l’Amérique. La rivalité est désormais assumée, contrairement à Mao qui s’était rapproché de Nixon, et de Deng qui voulait maintenir le « profil bas ». Avec Xi, c’est fini. Et sans complexe.

« Xi Jinping se positionne de manière très frontale contre les Américains, analyse Xiaohong Xiao-Planes, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Sur chaque plan il fait la comparaison en matière de technologie militaire avec les États-Unis. Xi pense que les Américains ne peuvent pas accepter le rêve chinois. C’est comme ça qu’il essaie de mobiliser l’armée et la population. »

Double défi américain et hongkongais

D’une certaine manière, le rêve de Xi Jinping a été exaucé. La confrontation avec les États-Unis est une réalité depuis le début 2018, lorsque Donald Trump a imposé ses premières taxes douanières sur les importations chinoises. Cet été, le président américain a même conditionné un accord commercial à une solution « humaine » à la crise politique à Hong Kong et au respect des droits de l’homme. L’ancienne colonie britannique entre dans sa dix-septième semaine de manifestations pro-démocratie.

« Des forces anti-chinoises extrémistes aux États-Unis tentent de transformer Hong Kong en champ de bataille de la rivalité sino-américaine, a réagi Xi Jinping le 3 septembre dernier devant l’École centrale du Parti à Pékin. Ils veulent transformer le haut degré d’autonomie de Hong Kong en une indépendance de fait, avec l’objectif ultime de contenir la montée de la Chine et d’empêcher la renaissance de la nation chinoise. »

« Deux centenaires »

Pour François Bougon, journaliste à Mediapart et auteur du livre Dans la tête de Xi Jinping (Actes Sud, 2017), « ce rêve chinois est d’abord un rêve Han », le groupe ethnique majoritaire à 92 % dans le pays. « La nation Han, poursuit le journaliste, essaie d’imposer son pouvoir, son identité culturelle. Cela correspond à ce que met en place Xi Jinping : une politique de colonialisme Han, qui asservit les minorités, des Tibétains aux Ouïghours. Le régime autoritaire Han est incapable de comprendre ce qui échappe à son identité, à l’image de Hong Kong, qui n’a pas la même langue et qui revient de plus de 180 ans d’influence anglaise. »

Imperturbable, Xi Jinping a fixé un double objectif dans le calendrier national : les « deux centenaires ». En 2021, pour le centenaire du Parti communiste chinois, il a promis une « société de moyenne aisance », avec une classe moyenne représentant 60 % de la population. En 2049, pour le centenaire de la fondation de la République populaire, Xi a promis de faire de la Chine un « pays totalement développé », comme en Occident ou au Japon. Contre eux, s’il le faut.

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النشر بتاريخ 02/10/2019 - التعديل بتاريخ 02/10/2019

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