Des jeunes Serbes à bord du train Tomica, le 30 septembre 2000 à Obilic, au nord-ouest de Pristina, tandis qu'un militaire de la KFOR monte la garde.
Des jeunes Serbes à bord du train Tomica, le 30 septembre 2000 à Obilic, au nord-ouest de Pristina, tandis qu'un militaire de la KFOR monte la garde.
Joël Robine / AFP
Deux fois par jour, un train brinquebalant, estampillé aux couleurs de l’OTAN et de la Mission des Nations Unies au Kosovo (MINUK) relie la petite ville serbe de Zvecan, située dans le nord du Kosovo, aux enclaves serbes disséminées dans le centre de la province.
بحسب Jean-Arnault Dérens -

De notre correspondant dans les Balkans,

Nada voyage avec sa petite-fille. L’enfant, âgée de cinq ans vit réfugié en Serbie, à Kraljevo, et vient passer une semaine de « vacances » au Kosovo. Le convoi est placé sous la bonne garde des soldats grecs de la KFOR (force multinationale de l’OTAN au Kosovo), mais les Albanais le bombardent fréquemment à coups de pierres. Nada peine à s’installer dans le compartiment: les sièges sont éventrés et le sol couvert de mégots. « Nous voyageons comme du bétail, les Serbes sont devenus les Juifs de l’Europe » dit-elle. Autrefois Nada et son mari avaient une maison située près de l’aéroport de Pristina. Elle a été détruite par les bombardements de l’OTAN, au printemps 1999, « et ensuite, les Albanais ont pillé tout ce qui avait encore de la valeur ». Le couple survit désormais dans un appartement du ghetto serbe de Kosovo Polje à quelques kilomètres de Pristina. « Autrefois, nous avions une maison avec des poules, un cochon, une vache », égrène la petite fille, qui n’a pourtant guère pu connaître ce paradis disparu.

Le procès de Solbodan Milosevic à La Haye est omniprésent dans les conversations. « Notre seul espoir est que Slobodan Milosevic soit libéré: s’il revenait, il remettrait de l’ordre dans la maison », affirme Nada. Pour elle, le procès virerait à la confusion des accusateurs de l’ancien président. Un autre passager assis dans le compartiment manifeste un peu de gêne face à tant d’enthousiasme : « il est sûrement coupable, mais ce n’est pas le seul coupable. Par contre, aujourd’hui, le peuple serbe doit payer au prix fort le bilan de dix années de guerre ». Le train s’arrête en rase campagne près des villages serbes, pour certains en partie réduits en ruines. Nada soupire : « nous n’avons pas encore conscience de la catastrophe qui nous était arrivée ».

Marcher vite et ne pas répondre aux insultes

À Priluzje, une enclave importante où vivent plus de 2000 Serbes et Roms, l’arrivée du train constitue chaque jour un événement. Depuis 1999, presque toutes les enclaves sont privées de téléphone, et les nouvelles se répandent au gré des déplacements. Des affaires se concluent entre passagers et résidents. Le vendeur de journaux qui était parti de Zvecan débarque ainsi, avec le stock qu’il n’a pas pu vendre dans le train: ce matin, les journaux de Belgrade seront arrivés à 10 heures à Priluzje.

À l’approche de Kosovo Polje, les visages se font plus tendus. Il reste une dernière épreuve à franchir pour les passagers serbes du train : gagner le quartier serbe de la bourgade, qui se trouve à plusieurs centaines de mètres de la gare. Aucune escorte militaire internationale n’est prévue. « À pied, il faut marcher vite sans s’arrêter et sans jamais répondre aux insultes », explique Dragan, un enseignant au chômage.

Depuis Zvecan, un wagon était soigneusement isolé des autres par les soldats grecs, dans lequel ont pris place les rares voyageurs albanais, mais la situation s’inverse à Kosovo Polje. Le « wagon des parias » devient celui des rares Serbes qui vont poursuivre le voyage jusqu’à Lipljan et Urosevac, tandis que des passagers albanais prennent possession des wagons qu’occupaient les Serbes. Les militaires italiens qui conduisaient le train cèdent la place à des conducteurs albanais. « Maintenant, le train devient presque un train normal », explique le sergent Mario. « Le trajet n’est dangereux que lorsque nous desservons les enclaves serbes : il n’est pas rare de trouver des carcasses de voitures sur les voies ferrées, surtout les jours de brouillard ».

Deux heures plus tard, le train revient d’Urosevac, pour repartir en direction de Zvecan. Trois jeunes Roms prennent possession d’un compartiment, que tous les passagers serbes prendront soin d’éviter. Rustem et son ami Beki, 22 ans chacun, habitent le camp de réfugiés de Plemetina, desservi par le train.

« Quand tu es Rom, les comptes sont vite fait : tu vas voir les Serbes aussi bien que les Albanais, pour eux, tu n’es toujours qu’un sale Tsigane », explique Beki, qui dénonce avec rage l’inaction des troupes internationales : « dans toutes les villes, les quartiers roms ont été brûlés et pillés par les Albanais. De ma maison, il ne reste plus que les fondations: les soldats de la KFOR n’ont rien fait ». Pour lui, le procès Milosevic est un procès politique. « Les Albanais sont aussi racistes et nationalistes que les Serbes. Pourquoi les chefs de l’UCK ne sont-ils toujours pas à La Haye ? », demande-t-il avec colère, en en tirant cette conclusion : « tu peux toujours égorger un Tsigane, ça, cela ne sera jamais considéré comme un crime contre l’humanité ».

النشر بتاريخ 21/02/2018 - التعديل بتاريخ 13/04/2018

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