Siège de la Vivekananda International Foundation (VIF), à New Delhi.
Sise au coeur de la capitale indienne, la "VIF" est devenue un think-tank influent. Trois princiapux conseillers du Premier ministre Modi en sont issus.
© VIF
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Inde: la montée d'un think-tank pas comme les autres

Avec l'arrivée au pouvoir de Narendra Modi en Inde, les think-tanks proches des hindouistes ont le vent en poupe. C'est au sein de l'un de ces groupes de réflexion, à la sensibilité ultra-nationaliste, que le nouveau Premier ministre indien a recruté trois de ses conseillers les plus proches. L'influence grandissante de ces organisations est susceptible de changer en profondeur la pensée stratégique indienne.
بحسب Tirthankar Chanda -

Au début de l'été 2014, peu de gens en Inde avaient entendu parler de la « Vivekananda International Foundation » (VIF). Mais depuis la victoire écrasante des hindouistes aux législatives et l’arrivée de leur homme fort Narendra Modi à la primature, cette organisation aux idées conservatrices et l’un des moins connus des plus de 400 think-tanks qui opèrent en Inde, a vu sa visibilité s'accroître rapidement. La VIF est sortie définitivement de l’anonymat avec la décision du nouveau Premier ministre de recruter ses conseillers les plus proches au sein de cette fondation.

L’essor des think-tanks en Inde

Le tournant fut la nomination du fondateur de la VIF Ajit Doval au poste très influent du « National security counsellor » (le conseiller pour la sécurité nationale). Le « Principal Secretary » du Premier ministre (équivalent du directeur de cabinet) Nripendra Mishra tout comme son numéro 2, viennent eux aussi de la VIF. D’autres membres de la VIF attendent d’être recasés dans le PMO (bureau du premier ministre, équivalent de Matignon en France). Enfin, il n’est peut-être pas fortuit qu’une des premières sorties publiques de Modi ait consisté à participer au lancement du livre de l’économiste Bibek Debroy, chef du département des analyses économiques de la VIF.

 

Ajit Doval, fondateur de la VIF | NDTV
Ajit Doval, fondateur de la VIF et conseiller de Narendra Modi pour la sécurité nationale. NDTV

Prenant la parole pendant la cérémonie de lancement du volume, au titre programmatique « Getting India Back on Track » (Comment ramener l'économie indienne sur la voie de la croissance), le Premier ministre a déclaré qu’il souhaitait voir les décideurs politiques s’inspirer davantage des travaux des think-tanks. Lorsqu’il était ministre en chef du Gujarat (2001-2014), Modi lui-même s’est souvent appuyé sur les recommandations de la VIF pour déterminer ses priorités et ses stratégies. On dit que c’est avec l’aide des spécialistes de cette Fondation qu’il aurait élaboré le programme de sa campagne électorale. Avec le succès que l’on sait.

Pour la petite histoire, c’est à Ajit Doval qui n’avait pas encore été nommé à la primature, que revient la paternité de l’initiative invitant les chefs d’Etats des pays frontaliers à la cérémonie d’investiture du nouveau Premier ministre, le 26 mai dernier. Applaudi par les observateurs, ce geste avait été qualifié à l’époque de « coup de génie » qui permettait d’affirmer la primauté de l’Inde dans la sous-région tout en envoyant un signal positif aux voisins plus ou moins froissés par l’attitude souvent paternaliste de New Delhi à leur égard.

Cela dit, le recours aux think-tanks n’est pas chose nouvelle en Inde. L’intérêt de Modi pour les groupes de réflexion s’inscrit dans une longue tradition de complicité entre classe politique et intelligentsia. Mais la VIF n'est pas une intelligentsia comme les autres.

VIF, une institution pas comme les autres

Organisation idéologique, proche des hindouistes, la VIF a été créée en 2009. Son fondateur Ajit Doval était alors fraîchement retraité du département du contre-espionnage indien (« Investigation Bureau » ou IB) dont il fut directeur jusqu'en 2006. Ses cadres sont issus pour la plupart de la haute sphère de la fonction publique indienne. Ce sont d'anciens diplomates ou hauts-fonctionnaires. Nombre des cadres dirigeants de la VIF sont issus de l’armée ou des services de l’intelligence, ce qui s'explique par les contacts privilégiés que Doval avait dans ces milieux. C’est d’ailleurs un ancien chef des armées, le général NC Vij, qui occupe désormais le poste de directeur de la VIF, depuis l’entrée de Doval dans le carré des plus fidèles conseillers de Narendra Modi.

Pour ce qui est de son nom, la VIF le doit au moine-philosophe indien le Swami Vivekananda qui vécut à la fin du 19e siècle et prêcha un nationalisme religieux agressif.

Swami Vivekananda
Swami Vivekananda. © VIF

Sa pensée est à l'origine du mouvement hindouiste indien, incarné par le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), ce qui signifie littéralement « association des volontaires nationaux ». Le RSS est l’organisation mère dont le BJP - le parti de Narendra Modi - est la branche politique.

Fondé en 1925 sur les modèles des mouvements fascistes européens, le RSS milite pour l’établissement d’un « Hindu Rashtra » ou d’un Etat théocratique hindou. Ce projet va à l’encontre du projet laïc ou séculariste, respectueux de toutes les confessions, que l’Inde a adopté, après son indépendance en 1947, sous l’impulsion des pères-fondateurs de l’Inde moderne (Gandhi, Nehru, Ambedkar). La soumission des minorités religieuses (musulmans et chrétiens) à la loi de la majorité (hindous) que préconise le RSS, transformerait « la plus grande démocratie du monde » en une « ethnodémocratie », écrit Christophe Jaffrelot, un des principaux spécialistes français du mouvement hindouiste indien. Le RSS se caractérise par ailleurs pas ses prises de position extrémistes en matière de politique étrangère.

Pour la presse indienne qui a désormais la VIF dans son viseur, les liens de ce think-tank avec le mouvement hindouiste sont évidents, alors que ses responsables tentent de minimiser ces liens. Le site web de la VIF la présente comme une « institution indépendante et non-partisane », vouée « à la recherche de qualité et aux études approfondies ». La statue du Swami Vivekananda trône toutefois dans la cour, à l’entrée principale, de l’immeuble cossu qui abrite la VIF, au cœur du quartier diplomatique de la capitale indienne. Dans le hall d’entrée, on peut difficilement rater la photo de l’idéologue du RSS, Eknath Ranade, qui a popularisé les idées de Vivekananda dans les années 1960 en faisant construire un temple dédié à celui-ci au Cap Comorin, sur l’îlot situé à l’extrême sud de l’Inde qui avait servi de lieu de retraite au moine–philosophe bengali.

Le tropisme pro-hindouiste

C’est en 2011-2012 lorsque des scandales à répétition ont déstabilisé la coalition de centre-gauche conduite par le Congrès au pouvoir à New Delhi, que les médias indiens se sont mis à s’intéresser à la VIF. Ils ont raconté comment le siège de cette organisation avait servi de lieu de ralliement des opposants au gouvernement dirigé par le leader congressiste Manmohan Singh. Ce dernier était empêtré alors dans des affaires de corruption impliquant des ministres et des satrapes régionaux affiliés au parti du Congrès. « La principale réalisation de la VIF au cours des dernières années a consisté à créer une atmosphère anti-Congrès, écrit Brijesh Singh, auteur d’un long article dans l’hebdomadaire indien Tehelka consacré à la montée de ce think-tank pas comme les autres. Les sources proches de la Fondation reconnaissent que leurs membres ont joué un rôle significatif dans la mobilisation qui a eu lieu en 2011 autour du mouvement anti-corruption à travers tout le pays. »

Le tropisme pro-hindouiste de la VIF est apparu le plus clairement à travers les prises de positions de ses cadres et ses chercheurs dans les débats intellectuels qui ont secoué l’Inde au cours des cinq dernières années. Une de ces controverses a opposé les sécularistes et anti-sécularistes sur la question de l’interdiction du livre de l’Indianiste américaine Wendy Doniger « The Hindus. An alternative history » (2009). Ce livre éminemment transgressif, qui désacralise les dogmes et les déesses de l’hindouisme n’était pas du goût des hindouistes traditionnalistes qui ont réclamé, à coup de manifestations violentes, le retrait du livre par son éditeur. Dans ce débat, les chercheurs de la VIF ont pris fait et cause pour les hindouistes, et ont publié des articles dénonçant la « volonté manifeste » de l’auteur « d’insulter le sentiment religieux des Hindous ».

 

Ajit Doval s'adressant aux participants à un séminaire de la VIF
Ajit Doval s'adressant aux participants lors d'un séminaire organisé dans la salle de conférences de la VIF, à New Delhi. Facebook.com / vifindia

 

Animée par un complexe d'infériorité communautaire, la droite religieuse hindoue a souvent pointé du doigt ce qu'elle considère être le dénigrement systématique des hindous de la part des Occidentaux. Ce biais anime aussi la pensée des chercheurs de la VIF, dont beaucoup voient dans l’arrivée au pouvoir des hindouistes à New Delhi, une opportunité pour enfin réécrire l’histoire indienne sous l’angle du nationalisme hindou. L’objectif est de glorifier l'histoire de l'hindouisme et de gommer la diversité du pays pour en faire un ensemble homogène, ethnique et culturel, dans lequel les minorités non-hindoues - musulmans et chrétiens - sont appelées à se s'assimiler si elles veulent avoir le droit d’y vivre.

Les prises de position des chercheurs de la VIF concernent aussi les relations de l’Inde avec ses voisins, sujet sur lequel l’ancien directeur de la Fondation Ajit Doval s’est souvent exprimé. Connu pour être un faucon en matière de gestion du terrorisme et de relations avec le Pakistan, Doval a publié de nombreux articles dans des journaux spécialisés comme dans la presse généraliste, allant jusqu’à écrire que « la sécurité de l’Inde sera toujours menacée tant que le Pakistan ne sera pas détruit ». Il a violemment critiqué l’engagement pris par l’Inde devant la communauté internationale de ne pas recourir en premier à l’arme nucléaire. Pour Doval, le Pakistan utilise son statut de l’Etat nucléaire pour faire du chantage à New Delhi.

En tant que conseiller pour la sécurité nationale, Doval a l’oreille du Premier ministre et donc le pouvoir d'influencer le gouvernement dans les domaines stratégiques. Les observateurs s’attendent à une radicalisation de la politique étrangère indienne conduisant à l’accroissement des tensions aux frontières avec la Chine et le Pakistan. En attendant, le hall de la VIF à Chanakyapuri ne se désemplit plus. Les journalistes y côtoient les délégations étrangères venues comprendre la cohérence de la vision du monde des hindouistes indiens dont la VIF est perçue comme la « pouponnière » où s'écrit la nouvelle pensée géostratégique indienne. Aux Chinois s’y sont succédé les Américains, les Britanniques, mais aussi les Français dirigés par Nicolas Roche, directeur des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique. Cette ruée des spécialistes est la preuve que la pensée de la droite hindouiste indienne interroge et inquiète au-delà des frontières de l'Inde.
 

Le rôle des think-tanks en Inde

Les think-tanks ont joué un rôle important dans le devenir de l'Inde moderne. Le premier responsable politique indien à s’inspirer des travaux de recherche et d’analyse des institutions de recherche qui ne s'appelaient pas encore «think tank» fut Nehru himself, le premier chef de gouvernement de l’Inde indépendante. Nehru s’était appuyé sur les travaux d’un certain P.C. Mahalanobis, fondateur de l’Institut indien des statistiques, pour mettre en place le système de planification quinquennale (qui vient d’être supprimé par l’administration Modi).

Mais le véritable essor des think-tanks date des années 1970-1980 avec l’émergence de la société civile indienne. On a vu alors arriver sur le devant de la scène des institutions locales réfléchissant sur une vaste gamme de questions, de la pauvreté jusqu’à la condition féminine, en passant par l’écologie, le bien-être de la mère et de l’enfant, les minorités… Les gouvernements successifs ont puisé dans ce pool de réflexions souvent novatrices pour formuler leurs stratégies politiques. Certains ministres sont allés jusqu’à recruter dans leurs équipes des personnalités issues de la société civile qui s’étaient illustrées dans leurs domaines de spécialisation. Le directeur de cabinet de Manmohan Singh, le prédécesseur de Modi, venait d’un think-tank basé à Chandigarh et spécialisé dans la recherche sur le développement rural et industriel.

Nehru et Ghandi
Nehru et Gandhi. Plus qu'un conseiller, Gandhi a profondément influencé la pensée politique des premiers dirigeants de l'Inde libre. L'homme était un think-tank à lui tout seul. / AFP

 

 

النشر بتاريخ 29/12/2016 - التعديل بتاريخ 23/03/2017

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