«Les tirailleurs sénégalais» de Julien Fargettas est un essai incontournable sur l'incroyable destin des soldats noirs.
«Les tirailleurs sénégalais» de Julien Fargettas est un essai incontournable sur l'incroyable destin des soldats noirs.
Fargettas/Tallandier
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Tirailleurs: «Ils avaient l'aura de ceux qui ont vu d'autres horizons»

Lors du débarquement en Provence des forces alliées il y a 70 ans, l’armée française était composée, dans sa très grande majorité, de régiments de soldats coloniaux. La figure de ces soldats d’Afrique, issus du Maghreb mais aussi de l’Afrique noire, n’a cessé de hanter l’imaginaire français, depuis la création des premières unités de tirailleurs au milieu du XIXe siècle. Mais sait-on vraiment qui ils étaient ? Comment étaient-ils recrutés ? Quel fut leur destin dans l’armée coloniale ? Des questions que RFI a posées à Julien Fargettas, auteur d’un essai remarquable et remarqué sur ces soldats coloniaux : Les tirailleurs sénégalais. Les soldats noirs entre légendes et réalités 1939-1945 (Paris, Tallandier, 2012, 384 pages). Entretien.
Par Tirthankar Chanda -

RFI : Dans votre essai, vous situez la figure du tirailleur dans une vision historique, détachée de tout manichéisme. Avez-vous l’impression qu'avec la colonisation loin derrière nous, on parle aujourd’hui des tirailleurs sénégalais de façon plus dépassionnée qu’avant ?

Julien Fargettas : Pas vraiment. Encore aujourd’hui, on aborde le tirailleur trop souvent à travers des prismes manichéens du racisme, de la sauvagerie ou de la question de « cristallisation » de leurs pensions, érigée en symbole d’injustice coloniale. Mais cela dit, grâce aux travaux historiques et universitaires qui leur ont été consacrés ces dernières années par des grands historiens comme Marc Michel, Jacques Frémeaux ou Hélène d’Almeida-Topor, il y a aujourd’hui une curiosité grandissante à l’égard de ces soldats, leurs identités, leurs origines, leurs itinéraires. Le grand nombre de colloques et débats qui leur sont consacrés me laisse penser qu’il y a une volonté de dépasser les images d’Épinal et de connaître la vérité historique, ce qui est une évolution positive.

Vous écrivez dans votre livre que l’histoire des soldats noirs « est comme nos mémoires, pleine de trous, de non-dits, de zones d’ombre et de surprises ». Qu’est-ce qui vous a surpris dans l’histoire des tirailleurs sénégalais ?

Ce qui m’a surpris, c’est leur extraordinaire capacité d’adaptation. Voici des Africains qui sortaient souvent de ce qu’on appelle l’Afrique « profonde », et qui se sont vus projetés dans un conflit moderne, mécanisé. C’était totalement inédit pour eux, et pourtant la majorité d’entre eux a su s’adapter et survivre. Nombre d’entre eux ont eu des parcours exceptionnels dans l’armée, certains ont même rejoint la résistance, faisant preuve d’une force intellectuelle et spirituelle peu banale. Leurs parcours continuent à me surprendre.

Pourquoi les appelle-t-on « tirailleurs sénégalais » ?

Lors de la création de ce corps de l’armée coloniale, les premières recrues étaient issues du Sénégal. Depuis, l’appellation de « tirailleur sénégalais » est employée comme un terme générique, englobant les soldats coloniaux qui seront recrutés par la suite dans d’autres régions de l’Afrique-Occidentale française (AOF) ou de l’Afrique équatoriale française (AEF). C’est ainsi qu’on va se retrouver avec des régiments des tirailleurs sénégalais du Tchad, des tirailleurs sénégalais du Cameroun, du Gabon, du Congo, etc.

À partir de quelle époque fait-on appel à ces tirailleurs pour combattre en Europe ?

Beaucoup croient que ce régiment avait été initialement créé pour servir en Europe. C’est faux. Ils ont d’abord servi comme instruments de l’expansion coloniale française en Afrique. À ce titre, ils ont servi au Maroc, puis en Algérie comme forces supplétives. C’est véritablement à partir de la guerre de 1914-1918 qu’ils apparaissent sur des théâtres d’opérations en Europe. Leur participation à des guerres en Europe n’allait pas de soi dans la mesure où l’état-major n’était pas convaincu de leur capacité de livrer bataille dans un contexte moderne. Il y avait aussi une partie de la gauche française qui craignait qu’un gouvernement de droite ne se serve des soldats noirs comme une sorte de garde prétorienne pour casser des grèves. Face à ces réserves, les promoteurs de ce qu’on a appelé « la force noire », dont le célèbre général Charles Mangin, ont eu beaucoup de mal à imposer leur idée.

Comment étaient-ils recrutés ?

La majorité était formée d’appelés puisque les colonies françaises étaient soumises à des périodes de service militaire. La conscription obligatoire, qui a commencé au début des années 1920, se faisait sur un modèle de sélection, avec un système de tirage au sort suivant le besoin fixé par l’administration coloniale. Le système de recrutement s’appuyait sur les élites locales, grandes pourvoyeuses d’hommes. Pour beaucoup d’aspirants tirailleurs, s’engager dans l’armée, c’était un moyen d’ascension sociale. Certains s’engageaient aussi pour le prestige dont les tirailleurs jouissaient auprès des populations à leur retour. Ils avaient l’aura de celui qui a combattu et qui a vu d’autres horizons !

Vos travaux portent essentiellement sur la participation des tirailleurs à la Seconde Guerre mondiale. Combien étaient-ils ?

Il faut savoir que contrairement à la Première Guerre mondiale, où ils ne sont intervenus que vers la fin, les soldats africains ont combattu pendant la Seconde Guerre mondiale de bout en bout, de 1940 à 1945. Ils ont été mobilisés dès 1939. Les troupes coloniales ont d’abord été acheminées vers l’Afrique du Nord, puis en Europe. Certaines d’entre elles ont combattu également dans les rangs de la France libre au Tchad, au Gabon, en Érythrée, en Libye et en Tunisie. Ils ont participé aux combats en Italie, au débarquement de l’île d’Elbe et de Provence, avant de remonter la vallée du Rhône jusqu’à Lyon. Ils combattirent ensuite sur le front des Alpes, pour libérer des villes comme Royan et La Rochelle, qui étaient en 1945 encore aux mains des Allemands. Le total des effectifs des tirailleurs pendant la Deuxième Guerre mondiale s’élevait à quelque 300 000 hommes.

Quel rôle ces troupes ont-elles joué lors du débarquement de Provence dont on commémorait ce 15 août le 70e anniversaire ?

Leur rôle était essentiel. Sur les plages de Provence, les troupes coloniales ont formé l’ossature de l’armée française. Quand on dit « troupes coloniales », ce sont des Africains noirs, mais aussi des Algériens, Marocains et Tunisiens. Ils étaient environ 100 000 et faisaient partie de l’armée B placée sous le commandement du général de Lattre de Tassigny. Cette armée B avait reçu pour mission de libérer Toulon, Marseille, mission qu’elle accomplit avec efficacité et rapidité, mais au prix de lourdes pertes. Les combats furent très durs, notamment à Toulon où les Allemands bénéficiaient de fortifications d’importance. Toulon capitula le 28 août, après neuf jours de combats. Les Tabors marocains, pour leur part, combattirent durement à Aubagne. Quant aux tirailleurs algériens, ils abordèrent Marseille le 21 août. Le 23 août, les troupes françaises défilèrent sur la Canebière.

On a souvent dit que malgré leurs sacrifices, ces soldats coloniaux n’avaient pas été reconnus à leur juste valeur par la France officielle. Qu’en pensez-vous ?

La question des pensions des tirailleurs sénégalais constitue effectivement un passif énorme dans les relations franco-africaines. Mais on entend souvent dire que la France officielle n’a jamais rendu hommage à ces hommes ou qu’ils n’auraient jamais été autorisés à défiler avec les anciens combattants français. Ces affirmations ne résistent pas à l’épreuve des faits. On trouve dans les archives des photos des tirailleurs défilant lors des cérémonies des commémorations des deux guerres mondiales. Enfin, en 1957, les anciens tirailleurs ont été dignement célébrés dans le cadre de la cérémonie du centenaire de leur unité. Ces faits historiques continueront à être occultés tant que la question de la pension n’aura pas été réglée.

On a aussi reproché aux autorités françaises d’avoir procédé, à la fin de la guerre, à un « blanchiment » de l’armée, comme si elles étaient embarrassées par la présence noire au sein de cette institution.

Trois raisons expliquent ce phénomène de blanchiment qui a véritablement eu lieu. Le froid, c’était la raison officielle avancée par l’état-major pour justifier le retrait des tirailleurs. Il est vrai que, peu habitués aux rigueurs de l’hiver européen, les soldats d’Afrique mouraient par centaines dans les tranchées. Il fallait donc les évacuer. Mais cet argument officiel masque la véritable inquiétude des autorités françaises, qui concernait l’attitude de plus en plus revendicative des tirailleurs. Les autorités mettaient le changement d’attitude des soldats coloniaux sur le compte des contacts que ces derniers avaient avec les civils français, et surtout avec des milieux communistes. On craignait aussi l’impact que leur ressentiment grandissant pouvait avoir sur l’avenir de la présence française en Afrique. Enfin, il y avait un facteur purement franco-français. À la fin de la guerre, les nouvelles autorités françaises se sont retrouvées avec des milliers de jeunes résistants totalement désœuvrés, qui n’étaient plus encadrés. Il fallait les occuper, ce qui fut fait en remplaçant les soldats noirs par des Français issus bien souvent des FFI (Forces françaises de l’intérieur). Les tirailleurs remplacés étaient évacués sur Marseille où ils devaient attendre leur rapatriement.

Le soldat démobilisé ne pouvait-il pas rester en France s’il le souhaitait ?

Les autorités françaises ne voulaient pas que le tirailleur soit démobilisé en France métropolitaine. Une circulaire à cet effet avait été diffusée à cette époque, expliquant qu’il n’était pas souhaitable que le tirailleur puisse s’installer en France et fonder une famille avec une femme française. Le gouvernement ne souhaitait pas non plus que les femmes françaises suivent leurs maris/amants africains en Afrique. C’était une posture clairement raciale, ce qui était en décalage complet par rapport à la réalité sur le terrain, où des relations d’affection et de solidarité s’étaient nouées entre les soldats noirs et la population française.

Publié le 02/08/2018 - Modifié le 02/08/2018

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