Une fresque murale en français représentant la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen le 13 octobre 1981 à Bamako, Mali.
Une fresque murale en français représentant la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen le 13 octobre 1981 à Bamako, Mali.
Jean-Luc Manaud/Gamma-Rapho via Getty
Article

«Pour la première fois, des États ont accepté de limiter leur propre pouvoir»

Ce 10 décembre marque le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948 lors de l’Assemblée générale des Nations Unies qui s’était tenue à Paris (50 votes pour et 8 abstentions). À cette occasion, nous avons interrogé Salvatore Saguès, spécialiste des droits de l’homme à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et ancien d’Amnesty International. Pour lui, cette déclaration a eu des effets considérables mais, paradoxalement, il pense qu'elle ne pourrait probablement pas être adoptée en tant que telle dans le monde d'aujourd'hui.
Par Christophe Carmarans -

RFI : D’abord, quels sont les pays qui à l’heure actuelle n’ont pas encore adopté ou ratifié la Déclaration universelle des droits de l’homme ? D’ailleurs est-ce qu’on l’adopte ou est-ce qu’on la ratifie la Déclaration universelle des droits de l’homme ?
Salvatore Saguès : Ni l’un ni l’autre car cette déclaration n’a pas de valeur obligatoire puisque, comme son nom l’indique, c’est une déclaration. Personne ne l’adopte ou personne ne la ratifie, contrairement aux instruments comme les conventions ou comme les pactes. Mais les principes de cette déclaration ont été repris dans de très nombreux instruments internationaux qui, eux, ont été ratifiés à la fois à l’échelle universelle et régionale. Donc, on peut dire qu’il y a quand même un consensus général sur les principes. La déclaration a une valeur déclarative mais n’est pas soumise à ratification ni à adhésion.

C’est donc plutôt une source d’inspiration et un modèle…
Exactement. C’est une source d’inspiration qui a directement mené à l’adoption en 1966 des deux grands pactes relatifs aux droits civils et politiques et aux droits économiques, sociaux et culturels qui, eux, ont été pour la première fois des instruments contraignants qui ont posé des normes dans ces domaines qui font obligation aux États de les respecter.

Mais contraignants jusqu’à quel point ?
C’est tout le problème du droit international. Ces deux pactes, comme d’autres instruments –comme la Convention contre la torture, la Convention contre les disparitions forcées– mettent en place un comité. Et donc les États doivent régulièrement envoyer des rapports pour préciser la nature de leur respect de ces droits de l’homme. Et, pour certains de ces comités, il y a la possibilité que des individus déposent plainte contre l’État. Mais évidemment, ce n’est contraignant que dans la mesure où l’État accepte de s’y plier, bien sûr. D’où le rôle des ONG [Organisations non gouvernementales; Ndlr], des journalistes, des militants qui font pression avec également le poids de l’opinion publique pour que ces droits soient respectés. C’est toujours un rapport de force entre d’une part le droit qui impose, d’autre part les États qui parfois rechignent et enfin l’opinion publique qui, elle, essaie de faire pencher la balance du bon côté.

Si l’on remonte dans le temps, est-ce que l’on peut cibler les principaux textes et documents dont s’est inspirée cette déclaration ? On parle par exemple du Cylindre de Cyrus, qui date du VIe siècle avant Jésus Christ, comme la plus ancienne déclaration des droits de l’homme. Est-ce exact ?
Oui tout à fait. Il est considéré comme le premier texte de cette nature. Il a été salué comme la première charte des droits de l'homme et l'ONU en a publié une traduction dans toutes les langues onusiennes en 1971. Mais je ne suis pas un spécialiste de cette époque précise. [Découvert en 1879 à Babylone, site qui se trouve dans l'Irak actuel, ce cylindre en argile en forme de tonneau décrit en écriture cunéiforme un certain nombre de thèmes évoqués par Cyrus le Grand, l'empereur de Perse, comme la liberté de culte, l'abolition de l'esclavage et la liberté de choix de profession; Ndlr]

Ensuite, en remontant le temps jusqu’à la Grèce et la Rome antique, est-ce que l’on peut trouver des textes et des hommes qui se sont saisis de cette idée des droits de l’homme ?
Bien sûr. La Grèce d’abord qui a inventé la démocratie, tout en gardant à l’esprit que cette démocratie ne concernait que les hommes et pas les femmes. Et uniquement les citoyens libres, pas les métèques [étrangers résidant à Athènes sans avoir les droits d’un citoyen dans le sens premier du terme ; Ndlr] ni les esclaves. Les Romains aussi ont adopté des droits mais seulement pour eux. Et c’est d’ailleurs pourquoi la déclaration de 1948 est si importante parce que, pour la première fois, c’est au niveau universel ! Mais tout au long de ces 2 000 ans effectivement, il y a eu des dispositions qui ont visé à assurer les droits de certaines catégories de la population et, évidemment, des personnes qui étaient au pouvoir : les hommes blancs et libres. Cela exclut les esclaves durant des millénaires et les femmes jusqu’au début du XXe siècle. Mais il y a eu effectivement des règles qui, peu à peu, ont été adoptées.

La première Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, c’est celle signée le 26 août 1789 à Paris par l’Assemblée constituante. Mais elle-même, où a-t-elle trouvé son inspiration ?
L’une des principales inspirations, c’est Jean-Jacques Rousseau qui, le premier, a dit que la souveraineté de l’État repose sur le peuple, sur la nation et non pas sur les aristocrates ni sur une monarchie de droit divin qui, parce qu’elle se prétend choisie par Dieu, peut décider pour elle seule du bien de la nation. La déclaration de 1789 découle les Lumières et du fait que l’autorité n’est plus donnée par Dieu ou donnée par le roi mais qu’elle est donnée par la raison. Et elle est mise en pratique par l’ensemble de la nation.

La Constitution américaine de 1787 est également citée comme source d’inspiration. Plusieurs députés de l’Assemblée constituante, comme Lafayette ou Talleyrand, avaient d’ailleurs voyagé en Amérique. La Déclaration des droits de l’homme a donc aussi une filiation anglo-saxonne ?
Oui tout à fait. Il y a déjà la Magna carta, la Grande Charte de 1215 qui, pour la première fois, a limité les droits du roi en Angleterre même si, à nouveau, c’étaient les nobles qui défendaient leurs droits. Mais tout cela vient de cette même idée que le pouvoir ne peut pas être imposé d’en haut, au nom de Dieu ou au nom du roi. Et donc, les droits de l’homme ont rogné peu à peu dans cet absolutisme soit religieux soit royal pour installer des droits qui appartiennent à un grand nombre et au nom de la raison.

Est-ce que l’Habeas Corpus adopté en Angleterre en 1679 et qui impose que tout prisonnier soit déféré devant un juge fait également partie de cette filiation ?
Absolument. L’Habeas Corpus, c’est essentiel puisque c’est la première limitation à la détention arbitraire. En France, malheureusement, on a eu les lettres de cachet où l’on pouvait envoyer quelqu’un à la Bastille de manière illimitée sans rien justifier. L’Habeas Corpus, c’est la première fois qu’il y a une règle qui dit qu’on ne peut pas détenir quelqu’un de manière arbitraire. Il faut qu’il y ait une raison qui soit vérifiée par un juge. Cela part à nouveau de l’idée de limiter le pouvoir absolu.

Comment expliquer, sur le plan philosophique, que la Constitution américaine, souvent citée comme modèle, se soit accommodée si facilement de l’esclavagisme aux États-Unis ?
Parce que cette Constitution a été adoptée sur un mode consensuel. Cette Constitution de 1787 est un texte très très court qui résumait le consensus des treize colonies qui ont fondé les États-Unis. Peu à peu, ils ont adopté les célèbres amendements – il y en a maintenant vingt-sept – et chaque amendement est venu préciser quelque chose. Par exemple, le 1er amendement, c’est celui concernant la liberté d’expression et ce n’est que le 13e amendement, après la guerre de Sécession en 1865, qui a aboli l’esclavage. Les amendements ont été ajoutés de manière très pragmatique. Alors évidemment, comme tous les États du Sud étaient esclavagistes et que pour modifier la Constitution américaine il faut une majorité des deux tiers au Congrès ou bien une proposition émanant des deux tiers des États [cette deuxième possibilité n'a amais été utilisée dans l'Histoire américaine; Ndlr], c’était impossible avant la guerre de Sécession de faire adopter ce type d’amendement contre l’esclavage.

Vous avez cité Jean-Jacques Rousseau comme l’un des inspirateurs de la Déclaration des droits de l’homme. Du côté des philosophes allemands par exemple, y a-t-il eu également des chantres des droits de l’homme ?
Oui bien sûr et en particulier Emmanuel Kant. Kant a été un homme très important. Bien qu’Allemand, il était très admiratif de la Révolution française. C’est celui qui, pour la première fois dans le domaine philosophique, a dit : « Je ne sais pas si Dieu existe ou s’il n’existe pas mais je ne peux pas le connaître par ma raison ». Cela veut dire « donc je ne peux pas imposer quelque chose à autrui au nom d’une autorité que je ne peux pas expliquer  ». Il a écrit un très beau texte qui s’appelle Qu’est-ce que les Lumières ? où il dit que l’arrivée des Lumières c’est l’affranchissement de l’homme, que c’est l’arrivée de l’homme à l’âge adulte. Il a été un très grand inspirateur de tout cet élan vers l’idée qu’il faut remplacer l’autorité sans contestation par la raison.

Vous citez Dieu. Est-ce que le fait religieux, souvent porteur de dogmes, et les droits de l’homme peuvent être conciliables ?
C’est une grande question. Il est évident que dans la Bible et dans le Coran, il y a des règles qui ont été reprises par les droits de l’homme : tu ne tueras point, tu ne voleras point…

Je vous coupe : les Dix Commandements par exemple peuvent être aussi considérés comme les « ancêtres » de la déclaration des droits de l’homme ?
Oui bien sûr. On peut le dire comme ça, tout en sachant que c’est un texte tellement court et tellement ouvert à interprétation… Par exemple le « tu ne tueras point » peut quand même justifier la peine de mort parce que celui qui a tué doit être tué. Ou cela peut justifier le principal des droits de l’homme qui est le droit à la vie. Lus de manière progressiste, les Dix Commandements peuvent être une source pour les droits de l’homme. Mais lus avec une pratique religieuse qui s’arrête au pied de la lettre, ça peut justifier les pires choses.

Les dogmes religieux peuvent parfois être contraignants, voire priver de certaines libertés…
C’est tout le pari des droits de l’homme. Les droits de l’homme sont en fait une sécularisation de certains principes intangibles. C’est vrai que les Dix Commandements, ou les principes de la Bible, avaient comme légitimité le fait que c’était Dieu qui les avait donnés aux hommes alors que les droits de l’homme, c’est l’homme qui se les donne lui-même en tant que souverain. C’est à la fois une sécularisation et une sacralisation parce que maintenant, on peut dire que le droit à la vie, que le droit à ne pas être discriminé, que le droit aux soins par exemple sont des droits intangibles. Il n’y a personne qui nie ces droits même si, après, on peut discuter sur les modes d’application. Mais ce sont des droits qui ne souffrent d’aucune contestation. Nulle part, il y a des gouvernements qui vont dire : « on n’a pas le droit d’être soigné de manière égale quelle que soit l’origine ethnique ou l’origine économique de la personne ».

Est-ce que le droit à l’avortement peut être considéré comme un droit de l‘homme ?
Alors ça, c’est une très grande question. Elle a divisé beaucoup d’ONG, y compris Amnesty International. Ce qui nous semble très important, c’est qu’il y a des cas où le fait de refuser l’avortement met en danger la santé mentale ou physique d’une personne. C’est évidemment le cas en cas de viol et c’est évidemment le cas en cas d’inceste. Mais, comme vous le savez, il y a des pays – notamment en Amérique Latine – où même des jeunes filles qui ont été violées ou bien qui ont été victimes d’inceste et sont tombées enceintes peuvent être poursuivies pour avoir tenté d’interrompre leur grossesse. Je crois que le grand défi des droits de l’homme, c’est d’éviter le piège des débats philosophiques. Les débats philosophiques, c’est fait pour les philosophes. Je prends le cas très importants des droits LGBT [Lesbienne-Gay-Trans et Bi ; Ndlr] sur lesquels j’ai beaucoup travaillé. Évidemment qu’il y a des pays, en Afrique notamment mais aussi en Asie et en Amérique Latine où, à cause de la religion ou de pesanteurs sociologiques, certains vont dire : « les homosexuels sont des gens anormaux ; donner des droits aux homosexuels, cela va remettre en cause la famille et cetera ». L’approche par les droits signifie que l’on va dire : un homosexuel est une personne comme les autres. Donc, les droits fondamentaux de cette personne ne peuvent pas être remis en cause; cette personne ne peut pas être arrêtée de manière arbitraire, ou condamnée à mort de manière arbitraire, ou frappée de manière arbitraire. Donc, on va essayer ne de ne pas tomber dans le piège du débat philosophique sur la conception de la famille ou sur la morale mais plutôt de dire qu’il y a des droits qui sont intangibles. Moi, je vais souvent en Afrique parler avec des États qui criminalisent encore les relations homosexuelles et je leur dit : « voilà, est-ce que vous estimez normal d’arrêter quelqu’un, de le tabasser, de le torturer, de le maintenir en prison de manière arbitraire pour quelque raison que ce soit ? ». Évidemment, les autorités vont dire : « Non ». Et parmi les « quelque raison que ce soit », il y a l’orientation sexuelle. C’est une manière d’éviter le piège qu’on peut nous tendre en disant : « ce que vous voulez en fait, c’est introduire partout le mariage pour tous ou des choses comme ça ». On dit « non, ça c’est un problème de morale, c’est un problème de société et c’est au gouvernement de décider cela ; mais il y a des droits intangibles sur lesquels personne ne peut revenir ». Et ces droits, ce sont l’interdiction absolue de la torture, c’est le droit absolu à avoir un procès équitable, à ne pas être détenu de manière arbitraire, à ne pas être tabassé et cetera.

L’abolition de la peine de mort est l’une des plus grandes avancées en matière de droits de l’homme mais elle est assez récente. Est-ce que, par le passé, des civilisations avaient aboli la peine de mort ?
À ma connaissance, non. Comme vous le savez, la torture est interdite dans tous les cas mais la peine de mort n’est pas interdite par le droit international dans tous les cas. Dans le Pacte international des droits civils et politiques, il est dit 
: « on ne privera pas quelqu’un de la vie de manière arbitraire sauf lorsque des sanctions légales sont prévues ». Pourquoi y a-t-il eu cette disposition ? Parce que, sans cette disposition, tous les États qui pratiquent la peine de mort – comme les États-Unis, l’Arabie saoudite, l’Iran – n’auraient pas ratifié ce pacte. Cela permet aux pays qui n’ont pas aboli la peine de mort de dire : « on pratique la peine de mort mais on respecte le droit international dans la mesure où ne tuons qu’en fonction de sanctions légales ». C’est un combat qui est mené au jour le jour. Plus des deux tiers des États à travers le monde ont aboli la peine de mort mais, contrairement à la torture, on ne peut pas dire que la peine de mort est interdite par le droit international.

Les droits de l’homme c’est aussi les droits des femmes. Or, en anglais, on parle des « human rights », littéralement les « droits humains » alors qu’en français on a gardé l’expression « droits de l’homme ». Même si c’est au sens large du terme est-ce que cela ne pose pas problème, encore plus dans le contexte actuel ?
C’est un très grand débat. De plus en plus d’organisations internationales comme Amnesty par exemple parlent de « droits humains ». Les Canadiens parlent des « droits de la personne » ou des « droits humains ». Je sais que la France, les Nations unies et l’OIF où je travaille actuellement, gardent pour le moment « droits de l’homme ». Nous, on garde droits de l’Homme avec un H majuscule. En fait, ceux qui défendent cette optique disent que, en latin, « homo », c’est homme et femme, comme dans « homo sapiens ». En latin, le mot « homme » se dit « vir » et pas «homo ». Et donc ils disent que, à l’origine, le mot « homme » ne désignait pas les hommes au masculin mais les hommes et les femmes. C’est effectivement un débat mais, à titre personnel, je pense qu’il ne faut pas attribuer trop d’importance à cela parce que les défis sont tellement grands que perdre du temps là-dessus… Moi, je préfère « droits humains » à titre personnel. Mais je préfère consacrer mon énergie à défendre les droits qu’à discuter longuement entre « droits de l’homme » et « droits humains ».

On a quand même l’impression que le respect des droits de l’homme s’applique surtout pour le moment aux sociétés occidentales, on a tort ?
Non, on ne peut pas dire cela. Moi, cela fait trente ans que je travaille sur l’Afrique et, en trente ans, le degré de liberté en Afrique a connu des avancées inimaginables.

Pas dans les pays où la charia est appliquée cependant….
Oui, alors je parle seulement des pays de l’Afrique subsaharienne où la charia n’est pas appliquée. C’est évident que, il y a trente ans, quasiment toute l’Afrique était dirigée par des partis uniques, avec des télévisions uniques, avec un journal unique alors que maintenant il y a une liberté d’expression en Afrique. Évidemment, il y a d’autres limitations. Mais, il y a une liberté l‘expression et une liberté d’association qui sont quand même énormes. Et ces libertés, elles découlent directement de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les pays régis par la charia, ça, c’est un autre problème. Et c’est toute la question, à mon avis essentielle, de l’universalité des droits. Nous allons organiser à New York ce mois-ci un panel de haut niveau là-dessus. Beaucoup de gens disent que si l’on devait actuellement adopter la Déclaration universelle des droits de l’homme, elle ne serait pas adoptée par les États comme elle l’a été en 1948. Parce qu’elle va très loin, cette déclaration. Si on la relit maintenant, quasiment tous les droits y sont. On peut imaginer que à la fois les pays qui ont la charia, les Chinois, les Russes et beaucoup d’autres pays diraient : « Nous, on ne veut pas d’un texte qui établit quasiment l’ensemble des droits ». C’est toute la question de l’universalité et de l’interdépendance. La position de beaucoup de militants des droits humains est de dire : « les droits, ils sont universels ». Et ils sont interdépendants. C’est-à-dire que si vous touchez à un droit, évidemment vous allez limiter d’autres droits. Moi, je me souviens il y a vingt-cinq ans, au Niger, où j’étais pour Amnesty International, avoir été pris à partie par les militaires qui m’avaient dit : « Oui, vous, vous défendez les Touaregs parce que les Touaregs sont des Blancs ! Ils ont la peau claire ! ». Et moi, je leur avais répondu deux choses : « Un : est-ce qu’un Touareg, quand on le torture, il a plus ou moins mal qu’une autre personne ? Et deux : vous pensez que les Touaregs sont des personnes à peau claire ? En Europe, on considère que ce sont des personnes à peau foncée ». Ça, c’est très important : dire que le droit à la liberté d’expression, il est valable pour tout le monde. Le droit ne peut pas être soumis à une détention arbitraire, c’est le droit de tout le monde. Il ne peut pas y avoir des pays qui pourraient profiter de ces droits et des pays pauvres qui devraient les subir, d’autant plus que ceux qui menacent ces droits sont les mêmes dans les pays du Nord et dans les pays du Sud. Moi je pense que Trump maintenant est un danger pour les libertés au même titre que certains dictateurs du Sud. Simplement, il y a pour le moment des institutions américaines qui tentent de le freiner. Vous avez vu ce qu’il a fait récemment avec le journaliste de CNN ? [le correspondant de CNN à la Maison Blanche, Jim Acosta ; Ndlr]. S’il pouvait, Trump virerait les journalistes et il ne prendrait que ceux qui l’approuvent ! De ce point de vue-là, on ne serait pas loin de la Corée du Nord. Simplement, pour le moment, il ne peut pas le faire [un juge fédéral de Washington a ordonné à la Maison Blanche de restaurer l'accréditation de Jim Acosta Ndlr]. Moi, je pense que les défis et les droits sont les mêmes dans le Nord et dans le Sud et que ce n’est pas négociable. On ne peut pas dire : « à cause de la charia, les pays qui l’appliquent peuvent amputer la main de quelqu’un, ce n’est pas grave ; non, ça ne peut pas être accepté, ça ! ».

Vous avez dit que la Déclaration de 1948 couvrait tout le droit. Or, depuis 1948, l’humanité a évolué. Et il y a des problématiques qui ne figurent pas dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : la bioéthique, la génétique, l’environnement, l’espace etc. Est-ce qu’il ne serait pas opportun d’ajouter des chapitres comme on ajoute des amendements à une Constitution ?
Comme je vous l’ai dit, parvenir au consensus de 1948 était relativement facile pour deux raisons : d’abord il y avait beaucoup moins d’États qu’aujourd’hui. Il n’y avait quasiment pas d’États indépendants en Afrique, il y avait très peu d’États en Asie qui étaient indépendants, on sortait de la Deuxième Guerre mondiale… Même les Russes par exemple, qui pouvaient ne pas être tout à fait d’accord avec des principes tels que la liberté d’expression qu’ils bafouaient tranquillement chez eux, n’ont pas osé s’y opposer. Donc, je pense que toucher à la déclaration maintenant me semblerait très dangereux. Par contre, là où vous avez tout à fait raison, c’est que ces nouveaux droits qui n’étaient pas envisagés à l’époque doivent faire l‘objet de nouvelles conventions. L’Accord de Paris sur le climat par exemple ou sur la bioéthique : il faut faire de nouvelles conventions pour intégrer ces droits. Le problème actuel et c’est là où je suis un peu pessimiste, c’est qu’avec ce qu’il s’est passé depuis une dizaine d’années avec cette polarisation inimaginable entre les anciens communistes russes et les Américains, ou au sein de l’Europe ou dans d’autres pays du monde, c’est que ce type de consensus va rassembler très difficilement. Vous avez vu que Trump, même l’Accord de Paris qui avait été signé par son prédécesseur, il peut le dénoncer. Parvenir aujourd’hui à un accord global me semble difficile. Par contre, avancer avec un groupe de pays, oui, ça, on peut ! Après la chute du Mur de Berlin, on avait l’impression que le monde ne ferait qu’un et qu’on irait tous dans la même direction. Bon, malheureusement, cela ne s’est pas produit...

On peut garder espoir quand même ?
Oui. De toute façon, rien n’est sûr. Après Trump, peut revenir quelqu’un semblable à Obama par exemple.

Pour conclure, vous diriez qu’elle a laissé quel héritage, cette Déclaration universelle des droits de l’homme ?
Je crois qu’elle a laissé l’héritage de dire que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des droits s’appliquent à tous. C’est la première fois dans histoire de l’humanité que des États qui représentaient à l’époque la quasi-totalité de l’humanité, du moins les États indépendants de l’époque, ont lancé un signal : celui de dire qu’il y a des droits qui concernent tout le monde. Jusque-là, certains de ces droits avaient concerné des personnes, dans le Nord, des personnes éduquées et avaient exclu d’autres. Pour la première fois, ce principe a été acquis. Et puis le deuxième héritage, c’est que ce texte a permis ensuite l’adoption de textes contraignants. Il y a à l’heure actuelle neuf grands traités contraignants : les deux pactes dont je vous ai parlé en début d’entretien mais aussi la convention contre la torture, contre les disparitions forcées, sur les droits de l’enfant etc. qui, eux, sont des pactes contraignants. Malgré tous les retards, malgré toutes les marches arrière, pour la première fois dans l’humanité, des États ont accepté de limiter leur propre pouvoir. Mes étudiants me disent : « Est-ce qu’il y a des raisons d’être optimistes dans un monde aussi grave ? » et je leur réponds que j’ai travaillé vingt-cinq ans pour Amnesty International, que j’ai rencontré les pires tortionnaires, que j’ai rencontré les chefs d’État les plus cyniques qui soient, en Afrique, et qu’aucun ne m’a dit : « Moi ? Eh bien je torture ! Moi, je tue ». Ils ont menti, ils ont caché, ils ont nié. Est-ce qu’on peut imaginer qu’Hitler ou Staline se cachaient ? Non ! Ils le faisaient tranquillement. Donc, malgré tout, même chez les pires tortionnaires, il y a désormais un surmoi qui impose le respect de ces normes. Même lorsqu’elles sont violées. On ne peut pas imaginer Poutine, par exemple, dire : « Oui, oui, moi je torture les gens ! J’assume ». Non. Il le fait mais il ne le revendique pas alors que, avant, les armées tuaient tout le monde, hein ! C’étaient les ordres : pas de quartier ! Malgré tout, il y a eu, dans la conscience universelle, un bond en avant inimaginable.

Publié le 06/12/2018 - Modifié le 07/12/2018

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