Face à face des CRS et des étudiants devant la Sorbonne à Paris. L'histoire imaginaire du brigadier « Mikono », un film de Jean-Michel Humeau (ARC).
Face à face des CRS et des étudiants devant la Sorbonne à Paris.
© Éditions Montparnasse
Article

Le cinéma de Mai 68: «L’imagination prend le maquis»

Mai 1968 comme si vous y étiez. Cinquante ans après, les Éditions Montparnasse publient plus de 15 heures d’archives cinématographiques réunies en deux coffrets. Des films produits le plus souvent par des collectifs de cinéastes qui ont filmé de l’intérieur un mouvement contestataire dont ils sont partie prenante. Un engagement qui porte à son apogée le cinéma direct. Le premier volume, Une Histoire , qui comprend quatre DVD, présente à lui seul 17 films multiformes, pour la plupart inédits ou censurés, tournés de mai 1967 à juin 1968. Images rares de ce printemps du cinéma.
Par Antoinette Delafin -

Manifestations au rythme effréné d’une jeunesse chevelue et intransigeante. Sons nasillards relayant des mots scandés et des slogans entêtants. Lyrisme des chants révolutionnaires. Portraits brouillons de leaders exposant les enjeux planétaires de ce temps fort de l’histoire du XXe siècle. Plongé au cœur de cette grande révolte sociale et sociétale, interplanétaire, le spectateur sera sans doute surpris par la force des revendications que ce double coffret nous permet de mieux mesurer aujourd’hui.

Le Cinéma de Mai 68 (1967-1980) fait suite à la série que les Éditions Montparnasse ont consacré au groupe Medvedkine, un collectif créé par des ouvriers de Besançon formés par des cinéastes de renom comme Chris Marker, Joris Ivens ou Jean-Luc Godard. Ces films sont réalisés parallèlement à la mobilisation en février 1968 contre la destitution du directeur de la Cinémathèque française, Henri Langlois, par le ministre de la Culture André Malraux, et aux États généraux du cinéma qui se tiennent dans la foulée. Ce cinéma épouse Mai-68 en devenant un de ses outils de lutte.

LE CINEMA DE MAI 68

Dans la cour de la Sorbonne occupée, Victor Hugo dresse l’oreille. Capture « Le Droit à la parole », de Michel Andrieu et Jacques Kébadian (ARC). | © Editions Montparnasse

Contrairement à la légende, explique Patrick Leboutte, concepteur de ce coffret des Éditions Montparnasse, Mai 68 n’a pas été le seul fait des étudiants du Quartier latin à Paris, loin s’en faut. Les chercheurs ont mis au jour un mouvement qui a, certes, transgressé les barrières sociales mais qui a abouti en mai-juin, on le sait moins, à la plus grande grève ouvrière du XXe siècle.

Beaucoup des œuvres présentées viennent de l’Atelier de recherche cinématographique (ARC), un des collectifs les plus représentatifs de l’époque. Né de la rencontre d’anciens étudiants de l’IDHEC et d’un groupe de cinéma animé par Mireille Abramovici et Jean-Denis Bonan à la clinique psychiatrique de La Borde, l’ARC fonctionne comme une agence de presse indépendante, sur le modèle américain de Newsreel, et rend compte de l’actualité révolutionnaire.

Le premier DVD s’ouvre sur un film censuré, Le Premier mai à Saint-Nazaire (1967, 20’), un documentaire sensible réalisé par Marcel Trillat et Hubert Knapp pour Cinq colonnes à la Une, le magazine de l’Office de radio et télévision français (ORTF). Qui l’a passé à la trappe. Le court-métrage brosse sans doute un tableau idyllique de « la grande grève » de 62 jours des Chantiers de l’Atlantique (3 200 ouvriers) et de l’usine Sud-Aviation. Surtout, il renvoie à l’état social de l’époque. Une France à deux vitesses.

Le mythe d’une France résistante

Images âpres en noir et blanc. Dans la rue, autour du podium où les dirigeants syndicaux vont annoncer l’accord de reprise du travail, le cameraman suit une femme qui distribue des brins de muguet. « Pour la première fois depuis 1947, Force ouvrière s’est jointe aux autres syndicats ouvriers et enseignants [CGT, CFDT, FEN] », dit la voix off. Balayant la foule, on s’attarde sur des ouvriers endimanchés qui célèbrent la fête du Travail, clochettes blanches aux revers de leurs vestons.

EM Image: IMAGE LE CINEMA DE MAI 68 b

Capture «Ce n’est qu’un début», de Michel Andrieu (ARC). | © Editions Montparnasse

L’un des ressorts du mouvement de contestation fut la critique de l’ordre politico-social hérité de l’après-guerre. Comme un clin d’œil à la France écartelée des années 1940, hors champ, un haut-parleur crache des bribes de L’Affiche rouge, la chanson de Léo Ferré tirée du poème d’Aragon. Un hommage aux 23 du groupe Manoukian, des Francs-tireurs et partisans (FTP, résistants communistes) constitués d’étrangers et qui, à ce titre, ont été exécutés en 1944 par le régime de Vichy qui les qualifiait de terroristes d'origine juive.

« Adieu la peine et le plaisir, adieu les roses… Adieu la vie, adieu la lumière et le vent… » Le doute s’était installé dans les têtes des jeunes à qui on voulait faire avaler le mythe d’une France unie dans la résistance contre le nazisme.

La grève était inévitable

Sur le podium, les « camarades délégués » annoncent qu’ils ont obtenu une augmentation de 3,35 % et un salaire minimum à 56 000 anciens francs par mois. Un compromis positif de l’avis de tous, dans un contexte de blocage des salaires. Les ouvriers de Saint-Nazaire demandaient un réajustement des salaires, en retard de 16 % sur ceux de Paris. Et la fin du lock-out pour les 7 500 ouvriers payés à l’heure.

Dans la ville en effervescence, les cinéastes recueillent des témoignages. La grève était inévitable. Les ouvriers n’arrivaient plus à joindre les deux bouts. Dans la cuisine, un couple entouré de ses deux enfants raconte qu’ils mettront deux à trois ans pour rattraper le manque à gagner. Le père évoque « la camaraderie, l’unité » entre les grévistes. Et les « bons coups de main » du fonds de solidarité : « pour les familles qui ont des gosses en bas âge, les commerçants ont donné deux paquets de riz, un kilo de sucre et une tablette de chocolat. (…) Des villes de France ont offert 160 millions d’anciens francs ; les pêcheurs 45 tonnes de poisson ; les agriculteurs 10 tonnes de pommes de terre, 5 kilos par gréviste… » Mais « le gouvernement est très dur. » Sa devise : « Produis, consomme et tais-toi ».

Berlin Ouest, « anticommuniste par vocation »

Changement de décor avec un autre court-métrage emblématique de ce coffret sur le cinéma de Mai 68. Berlin 68 - Rudi Dutschke (1968, 41’), un film de l’ARC dirigé par Michel Andrieu et Jacques Kébadian a été tourné les 17 et 18 février 1968 lors de la manifestation internationale des Fédérations des étudiants socialistes, venues de Belgique, du Danemark, de France, d’Allemagne, d’Irlande, de Grande-Bretagne, d’Italie, des Pays-Bas...

Au générique, des mains aux formes stylisées pointent des fusils en l’air, inspirées des graphismes cubains, Che Guevara et la Tricontinentale de La Havane. Le film alterne manifestations impressionnantes et entretiens dans les facs avec les principaux représentants étudiants, parmi lesquels Rudi Dutschke, leader de la Ligue des étudiants socialistes (SDS), qui expose dans un langage codé sa conception d’une troisième voie inspirée par Rosa Luxembourg, « entre capitalisme conquérant de l’Ouest et dictatures bureaucratiques de l’Est. »

Berlin-Ouest, « anticommuniste par vocation, antisyndicale, anti-étudiante, dit le commentateur. Avec la complicité des autorités allemandes et de son bourgmestre Schütz, explique-t-il, Springer développe son idéologie fascisante ». L’organe de presse est accusé de créer un climat de pogrom et de ce fait d’être « directement responsable de l’attentat dont a été victime l’étudiant socialiste ouest-allemand » le 11 avril 1968, juste après le tournage de ce film. Un attentat dont Rudi Dutschke ne se remettra jamais.

« Front uni anti-impérialiste »

« Notre combat est soutenu par le besoin d’une société où la liberté n’est plus prétexte à bavardage mais est réelle, sociale et politique. C’est pourquoi nous sommes radicaux », disait le leader étudiant. Un de ses congénères affirme : « Le fascisme aujourd’hui n’est pas le fait d’un parti ou d’une personne. Il s’inscrit dans les bases de notre société, dans le système qui enferme l’individu dans les rapports d’autorité. En menant des actions contre l’autorité, en les expliquant, nous tentons de gagner les masses. Les actions antiautoritaires sont la base du combat révolutionnaire. »

Ce film donne aussi la mesure d’une lame de fond qui dépasse les frontières. À l’époque, les mouvements anti-impérialistes dominent sur les campus, de Berkeley à Berlin, de Madrid à Nanterre et jusqu’à la Sorbonne, dans un contexte de guerre froide entre l’Est et l’Ouest et de critique du stalinisme. « Avec la guerre du Vietnam, il y a une augmentation d’une prise de conscience, d’une protestation morale… La société ne fonctionne pas comme elle le prétendait », explique un étudiant. Aspirations libératrices pour un monde juste et sans guerre.

EM Image: IMAGE LE CINEMA DE MAI 68 a

Capture «Ce n’est qu’un début», de Michel Andrieu (ARC). | © Editions Montparnasse

Après une série de manifestations pour le Vietnam jugées violentes par les autorités entre octobre et décembre 1967, dans les amphis bondés, les étudiants réunis à Berlin appellent en février 1968 « à la coordination d’actions simultanées pour empêcher l’envoi de matériel de guerre au Vietnam ou saboter les entreprises qui le fabriquent… »

Un hélico plane au-dessus de manifestants aux allures offensives. Sur les trottoirs, le climat est hostile. Bagarres verbales, huées, sifflets, cars et sirènes de police. Au pas de course, bras dessus bras dessous ou levant le poing, des étudiants au look sérieux, engoncés dans leurs manteaux ou impers raglans, l’air grave, un casque de mob parfois vissé sur le crâne, ou arborant un drapeau, s’époumonent : « Ho, Ho, Ho Chi Minh, Che, Che Guevara... » « Stop bombing Vietnam ! » « Pour la victoire de la révolution vietnamienne » « Créer deux, trois Vietnam », « Front uni anti-impérialiste ».

Alors que les mouvements de libération et autres guerres d’indépendance ébranlent les empires coloniaux de l’Algérie au Vietnam, la mouvance étudiante, des Comités Vietnam (CVL) aux Comités d’action lycéens (CAL) s’unit contre l’impérialisme mais aussi contre la misère en milieu universitaire. Certains sont proches des organisations marxistes-léninistes, d’autres de l’Internationale situationniste.

Rouge ou noir, rouge et noir

Un jeune barbu, visage christique et lunettes noires, filmé en contreplongée, explique : « pour la première fois, les étudiants réfléchissent sur eux-mêmes, sur leur situation, leur fonction dans cette société et sur l’aliénation de l’étudiant devenu une machine à l’université ». Il y a aussi cette obsession de « sortir de l’université pour parler aux travailleurs ». Ronéo, tracts et affiches. Ces idées font des adeptes pour former une « minorité qui ne prétend pas au pouvoir mais qui veut transformer la société avec la majorité du peuple », explique un autre jeune.

Rencontré à Berlin, Daniel Cohn-Bendit a demandé aux cinéastes Michel Andrieu, Jacques Kebadian et Renan Pollès de projeter des films anti-impérialistes sur le campus de Nanterre. Des séquences de ce film ont par la suite été intégrées au Joli mois de Mai, mixé au Musée de l’Homme grâce à Jean Rouch, et au Droit à la parole. Des films proposés dans le deuxième DVD Mai 68 à Paris. L'explosion. Pour la petite histoire, l’ARC a achevé le premier fin juillet 1968 et en octobre le second, ainsi que Comité d’action treizième, qui a carrément des allures de soviet.

Autre film symbolique proposé dans ce coffret des Éditions Montparnasse, Ce n’est qu’un début (ARC, Michel Andrieu, 10’), premier film diffusé en 1968. Il a été conçu dès la première quinzaine de mai et inclut la fameuse « nuit des barricades », qui se veut dans la continuité des grèves « sauvages » où de jeunes travailleurs ont affronté les CRS, de Caen et Redon, et bien sûr du combat des étudiants contre la répression à l’université de Nanterre : un « modèle de lutte », dit un commentateur.

EM Image: IMAGE LE CINEMA DE MAI 68 c

Capture «Ce n’est qu’un début», de Michel Andrieu (ARC). | © Editions Montparnasse

Six mois d’accrochages avec les autorités se sont conclus le 22 mars 1968 par l’occupation des locaux administratifs de la faculté par des étudiants. Un geste qui « a brisé symboliquement le rapport d’autorité », les chaires étant prises d’assaut en même temps que le rapport enseignant-enseigné. On voit Dany, à la tribune, annoncer la jonction entre Nanterre et Paris… « Enfin, va pouvoir se dérouler, dit-il, un mouvement d’extrême gauche qui va tenir tête s’il le faut au PC (Parti communiste). S’il le faut ! »

Arme offensive par excellence, le pavé

L’anarchiste allemand en appelle à l’unité : « Drapeau rouge ou noir, rouge et noir… L’Internationale sera le genre humain. La révolution est à l’ordre du jour et va faire danser Paris. » De fait, un débat permanent s’installe. Une minorité agissante veut balayer « la routine des revendications traditionnelles ». L’université est qualifiée de « machine à fabriquer les chiens de garde de l’économie, le milieu où s’élabore l’idéologie de la société capitaliste ». Manifestations solidaires à l’étranger, affrontement direct avec les « flics » aux cris de « CRS, SS »…

À Paris, le 2 mai, le gouvernement annonce le lock-out de la Faculté de Nanterre. Et le 3 mai, il lance la police contre les étudiants. La Sorbonne est envahie. Des étudiants sont arrêtés et leurs congénères se mobilisent : « À bas l’État policier ! » Des renforts de police convergent vers la capitale, auxquels les jeunes répondent en chantant : « C’est la révolution qui commence… Prenez garde à la jeune garde… » La rupture paraît totale avec la société politique française.

Le 6 mai, une marée humaine réclame la libération des « camarades emprisonnés », le droit à la liberté politique dans les universités, la démission du recteur Roche à Nanterre. Au carrefour Saint-Michel Saint-Germain et à Maubert, on peut revoir grâce à ces films l’extrême violence des affrontements. Les manifestants s’arment de grilles d’arbres, de panneaux de signalisation. Des voitures sont érigées en barricades sommaires pour se protéger des assauts de la police. Matraque contre barres de fer ou de bois, prises sur les chantiers. Et, une arme offensive par excellence, le pavé, arraché à la chaussée… Résultat, plus de mille blessés.

Mais « ce n’est qu’un début… » Vendredi 10 mai, des dizaines de barricades s’élèvent sous nos yeux dans les rues de Paris. Elles ébranleront la société. Les images tournées au cœur du chaudron impressionnent : barricades incandescentes, hallucinogènes, sirènes des pompiers, brasiers aux mille étincelles, clameurs, explosion, noirceur des rues de nuit, fumées bicarbonates sur les yeux sur le conseil des ambulanciers. Noir et flammes, silhouettes fumées, incendie, hop-hop-hop-hop les pavés. Et la cloche d’une église au petit matin.

Parallèlement, les ouvriers entament une grève générale. La grande manifestation unitaire du 13 mai et sa foule extrême bouleverse la France. La contre-manifestation aux Champs-Élysées en soutien au général De Gaulle et à Georges Pompidou fait vibrer l'autre France. Et les accords de Matignon signent le clap de fin du premier épisode. Le deuxième durera dix ans. Au cinéma.

En savoir plus :
- Le Cinéma de Mai 68. Paris, Éditions Montparnasse, 2018 (coll. « Le geste cinématographique » sous la direction de Patrick Leboutte. Deux coffrets : Une Histoire (vol. 1) et L’Héritage (vol. 2).
Caméras en lutte en mai 68 : « Par ailleurs le cinéma est une arme », par Sébastien Layerle. Nouveau monde éditions, 2008.

Publié le 25/04/2018 - Modifié le 25/05/2018

RFI SAVOIRS n'est pas responsable des contenus provenant de sites internet externes

Fréquentation certifiée par l'OJDOJD Dénombrement des médias

Logo RFI

Le cinéma de Mai 68: «L’imagination prend le maquis»

Cette page n'est pas disponible sur ce type de terminal.

Consultez les quiz disponibles sur ce type de terminal ici.