Portrait non daté de Ahmed Sékou Touré.
Portrait non daté de Ahmed Sékou Touré.
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7/7 : Un coup politique derrière le complot

L’échec de l’opération de déstabilisation française vient à point nommé pour le président Ahmed Sékou Touré. Un an et demi après l’indépendance guinéenne, l’enthousiasme commence à retomber, les difficultés économiques nourrissent le malaise si ce n’est la colère des populations. Le pouvoir a dû faire face à une grave crise religieuse. Les condamnations et la communication qui suivent l’annonce de la découverte du « complot » vont permettre au leader guinéen de réaliser un véritable tour de force : retrouver la marge de manœuvre politique qu’il était en train de perdre, ré assoir son autorité. C’est sur ce « coup politique » réalisé à l’ombre du « complot » que nous nous penchons au terme de cette série. Il combine des éléments qui se retrouveront plus tard, dans d’autres « complots » dénoncés par le régime et fait de cet épisode un moment fondateur pour la gouvernance de Sékou Touré.
Par Coralie Pierret et Laurent Correau -

Le 14 septembre 1959 s’ouvre à Conakry le 5e congrès du PDG. Le premier depuis l’indépendance. Le rassemblement a fait l’objet d’une organisation minutieuse, destinée à montrer l’éclat du pays après presque un an d’exercice du pouvoir par le PDG. Des centaines de manœuvres se sont livrés à des travaux de réfection et de propreté, menés à bien malgré une pluie battante. La Garde Républicaine arbore un nouvel uniforme blanc. Une fontaine lumineuse a été installée à l’entrée du port. Les premiers autobus hongrois circulent en ville, ils inaugurent les transports en commun urbains. Une balustrade en ciment court tout au long des deux corniches, jusqu’au pont de Timbo, qui brille grâce à des lampadaires au néon.

La Jeunesse du RDA, en tenue blanche, assure l’orientation des véhicules vers les accès de la salle du congrès. Puis aide chacun à retrouver sa place. Le palmarès 59 des sections du parti est affiché : Gueckedou est en tête, Kindia médaille d’argent. Des haut-parleurs extérieurs permettent à la foule d’assister aux débats, retransmis par ailleurs par Radio Conakry. La première matinée voit défiler à la tribune les porte-parole des 43 sections locales qui, tous, louangent le bureau politique national, son secrétaire général et vilipendent le colonialisme français. Le SDECE commente : « Aucune parole originale ne fut prononcée. Le but était de prouver l’identité de vues qui régnait entre les sections d’une part et le Bureau Politique National d’autre part. Si d’aventure une opposition avait voulu se manifester, on se demande comment elle aurait pu s’exprimer. L’homogénéité et le monolithisme du parti étaient saufs. » Après un après-midi qui voit huit délégations de partis communistes être ovationnées par les participants sur les thèmes de la paix, de l’amitié, de l’auto-détermination, de l’indépendance et de l’anticolonialisme, la soirée est consacrée à la présentation, par Sékou Touré, de son rapport de doctrine et de politique générale, durant cinq longues heures[1].

Sékou Touré y brille en maître confirmé de la parole. Mais un « observateur africain, rompu à l’action politique » ne tarde pas à soumettre au SDECE une lecture « entre les lignes » du discours du dirigeant. Il s’attarde sur les « contradictions internes » soulignées par le leader guinéen. « Il n’est pas difficile alors de discerner, derrière les mots, combien le bilan d’une année d’Indépendance est moins positif qu’il voudrait bien nous le faire croire. » Une lecture attentive des propos de Sékou Touré permet de noter la vitalité du régionalisme, la menace qu’elle fait peser sur l’Unité guinéenne, l’insuffisante conscience politique des masses, les difficultés dans la perception de l’impôt. On trouve également dans les propos de Sékou Touré référence à une jeunesse qui « pratique l’individualisme de groupe » ou à des anciens militaires sans emploi qui « menacent les pouvoirs publics ». « L’aveu de difficultés économiques est non moins explicite » estime cet « observateur africain » qui indique par ailleurs : « Sans esprit de vaine critique, il faut bien admettre que le gouvernement guinéen reste confronté avec des difficultés sérieuses qui peuvent le conduire à sa perte s’il ne s’attache pas à les résoudre humainement. »

Fin février 1960, le chargé d’affaires de France en Guinée, Pierre Siraud, envoie au ministère français des Affaires étrangères une note qui documente elle aussi ce malaise. Elle s’appuie sur des « rapports confidentiels » établis à la suite de deux congrès des sections régionales du PDG. Les débats qui ont précédé le vote des résolutions finales y sont rapportés. Et leur teneur permet de nuancer le bilan flatteur officiellement affiché : « les responsables locaux, écrit Siraud, ont d’abord protesté contre les exagérations qu’ils relevaient dans les statistiques relatives à l’investissement humain. Les chiffres concernant les ponts, les routes, les écoles construits dans leur région étaient dénoncés comme entièrement fantaisistes. La vérité était bien différente. Dans le domaine social, en particulier, rien d’important n’avait été fait : on n’avait ouvert ni hôpital, ni dispensaire nouveau. Fait plus grave, l’entretien des installations existantes était souvent négligé. C’est à propos du fonctionnement de l’Administration que les récriminations semblent avoir été les plus vives. Tout autant que l’incompétence, c’est l’indélicatesse des agents de l’autorité qui a été déplorée. La corruption des fonctionnaires contre laquelle le chef du gouvernement avait mené une vigoureuse campagne dans les premiers temps de l’indépendance se répandait de plus en plus. Des cas de détournement de deniers publics avaient été enregistrés. Ces plaintes étaient fondées sur des exemples précis, dans lesquels les responsables de ces agissements, après avoir été démasqués, n’avaient été frappés d’aucune sanction administrative, mais simplement déplacés. »

Les dérives de cette gestion sont dénoncées d’autant plus violemment que l’argent manque dans des secteurs comme la santé publique. Selon Siraud, les cas de trypanosomiase et de lèpre ont augmenté dans la région de Kankan par manque de personnel qualifié. Le chargé d’affaire français note que lorsque ces réquisitoires ont été prononcés lors de ces deux congrès régionaux, Keïta N’Famara, qui représentait le pouvoir central, avait tenté d’expliquer la situation par les ingérences extérieures dans les affaires du pays. S’il faut, explique Siraud, se garder de généraliser la situation de ces deux régions, « certains des faits dénoncés sont cependant de plus en plus courants dans le pays.» « Il est indiscutable notamment qu’un relâchement se manifeste dans l’Administration, où la corruption s’installe sans que le gouvernement réagisse avec la vigueur qui pourrait seule enrayer le mal. Il est de notoriété publique à Conakry que certains agents du Comptoir Guinéen du Commerce Extérieur, qui contrôlent une part importante des échanges, ne résistent pas à certaines tentations. » La population, selon le diplomate « est surtout sensible à l’absence de toute amélioration de ses conditions d’existence. Les baisses de prix spectaculaires décrétées par le gouvernement, et largement exploitées par sa propagande, sont loin de compenser la diminution du pouvoir d’achat qu’entraîne le chômage ». La note décrit la désorganisation du marché du café qui s’est produite dans le sud de la Guinée, suite à la politique de commercialisation mise en place par les autorités, et le « vif mécontentement » que cette situation a produit. « Ces facteurs, auxquels s’ajoute la mauvaise humeur qu’alimentent les tracasseries et les exigences du Parti provoquent un malaise latent ». Siraud indique que des incidents ayant eu lieu en Haute Guinée, en décembre 59, ont été l’une des manifestations de ce malaise. « L’enthousiasme très relatif que, d’après des informations de bonne source, le chef du gouvernement a rencontré ces jours-ci à Kindia, qu’il traversait pour aller présider le congrès de Dalaba, peut être considéré comme un indice de lassitude de l’opinion. Grisée d’abord par une indépendance inattendue, celle-ci doit maintenant faire l’expérience amère des réalités. »[2]

Les semaines qui suivent confirment les difficultés. La décision, le 1er mars 1960, de doter le pays de sa monnaie, le franc guinéen, conduit même à une nouvelle dégradation de la situation économique. « La confiance dans le nouveau franc guinéen ne s’est pas développée comme l’anticipait Conakry, analyse la CIA. Sa valeur est réduite jusqu’à 50% dans les capitales ouest-africaines et il n’est pas pleinement accepté à l’intérieur du pays, particulièrement dans la région Nord qui réalise un commerce considérable avec les États voisins de la communauté française. » Les services américains ajoutent que « par ailleurs, de larges pénuries de nourriture se sont développées. Il nous est rapporté que cela a précipité un certain nombre de troubles dans les magasins alimentaires ainsi que certaines expressions de mécontentement envers le régime autoritaire du président Touré ». Le transfert des réserves de certaines firmes privées à l’extérieur de la Guinée, note la CIA, est un facteur qui a lui aussi contribué à la fragilisation de la situation économique du pays[3].

Luttes de faction au sein du pouvoir

Ces difficultés sont d’autant plus préoccupantes pour Ahmed Sékou Touré que le jeune pouvoir guinéen, en apparence uni, voit se jouer en coulisse d’importantes luttes de faction. Celles-ci sont suivies attentivement par les occidentaux, qui s’inquiètent de plus en plus de l’influence des pro-soviétiques dans l’entourage de Sékou Touré. Dès avril 1959, les diplomates français consignent par écrit des confidences inquiètes de Léopold Senghor et de Mamadou Dia. Les deux hommes d’État sénégalais estiment que « M.Sékou Touré se trouverait dans une position politique extrêmement compromise. La direction du parti lui a, en fait, échappé et serait passée entre les mains du comité directeur contrôlé par des éléments extrémistes. L’instauration d’une démocratie populaire de caractère agressif et militant serait prochaine ».[4]

Fin septembre 1959 la CIA, citant l’ambassadeur Morrow, estime que des éléments favorables à une orientation prosoviétique travaillent en coulisse à renforcer leur influence. Ces éléments, dit la note, sont dirigés par le président de l’Assemblée Nationale, Saifoulaye Diallo, « un partisan de l’extrême-gauche, bénéficiant d’un soutien populaire, et qui mène une campagne tranquille destinée à miner le prestige de Sékou Touré ». Les autres membres présumés de ce groupe prosoviétique, selon la CIA, sont Fodéba Keita (à l’époque ministre de l’Intérieur et de la sécurité), Ismaël Touré, le demi-frère du président, et le ministre résident au Ghana, Abdoulaye Diallo. Le texte indique que Sékou Touré tente de poursuivre une politique étrangère neutraliste, « mais fait face à des difficultés de plus en plus forte à tenir cette ligne – particulièrement depuis que Diallo Saifoulaye a négocié avec succès un crédit soviétique sur le long terme de 35 millions de dollars à Moscou ».[5] 

Ahmed Sékou Touré (C) et Fodéba Keita (2e gauche) en réunion, le 11 février 1959.

Ahmed Sékou Touré (C) et Fodéba Keita (2e gauche) en réunion, le 11 février 1959. I AFP

En février-mars 1960, les rapports de force au sein du régime guinéen sont semble-t-il progressivement en train de basculer. Un conflit vient d’éclater entre modérés et partisans d’un rapprochement avec le bloc communiste. Il porte sur la reconnaissance de la RDA et la nomination d’un ambassadeur guinéen en Allemagne de l’Est. Le docteur Seydou Conté a remis ses lettres de créances au président Est-allemand Wilhelm Pieck. Sékou Touré, dans une interview au Spiegel, dément avoir signé les lettres. Les Français s’inquiètent. Une note de la division renseignement de l’état-major général indique « il semble qu’en fait Sékou Touré ait depuis quelques jours perdu en tout ou partie contrôle du gouvernement guinéen ». La note relève qu’il n’a pas élevé de démenti officiel sur les relations avec la RDA et que le 14 mars il s’est démis de ses fonctions de ministre des Affaires étrangères dont il a remis la charge à Abdoulaye Diallo, jusqu’alors ministre résident au Ghana.

Le 29 mars, la réunion du conseil des ministres guinéens, selon le renseignement militaire français, a été « très orageuse », « les extrémistes ayant tenté d’éliminer du gouvernement les éléments non communistes ralliés au PDG comme Barry III ministre de la Justice et Barry Diawandou ministre de l’Éducation nationale. »

La note conclue : « Intervenant après la mainmise sur l’armée, effectuée le 1er mars par le ministre de l’Intérieur Keita Fodéba, qui contrôle en outre l’Information, l’accession de Diallo Abdoulaye au contrôle de la politique extérieure de la Guinée réalise une véritable prise du pouvoir par les communistes guinéens qui ont maintenant sous leur coupe tous les postes-clés du pays laissant ainsi peu de chance de réussite à une quelconque tentative d’opposition. » Et l’auteur de la note de s’interroger : « Compte-tenu de cette évolution, l’élimination des ministres non communistes n’est pas à exclure dans les prochains jours. »[6]

Quel que soit le poids réel des prosoviétiques dans son entourage, Ahmed Sékou Touré ne s’avoue pas vaincu. Il accorde une interview au journal danois « Information » dans laquelle il indique : « Je refuse de laisser le parti démocratique guinéen suivre la ligne idéologique du communisme. Si certains le désirent, qu’ils fondent un parti communiste guinéen, mais qu’ils sachent bien que le PDG leur barrera le chemin sous ma propre conduite. Le communisme n’est pas la voie de l’Afrique. » Le journal Marchés Tropicaux, qui fait écho à cette interview précise : « M. Sékou Touré, dit-on à Conakry, avait déjà pris la même position dans une séance à huis clos de la commission politique du congrès de son parti tenue récemment à Kankan. » Signe que les propos rapportés par « Information » suscitent un malaise, la rumeur court rapidement que le journaliste ayant publié cette interview aurait été appréhendé par la police guinéenne[7].    

Le camp des « modérés » est lui aussi en pleine effervescence. Quand éclate l’affaire du complot, des préparatifs sont en cours pour la création d’un mouvement d’opposition. Selon le journal La Croix, qui analyse à chaud dans son édition du 28 avril 1960, la dénonciation du complot par Sékou Touré, « Il semble bien qu’un parti d’opposition sera incessamment créé. Il était fortement question de réunions secrètes à Conakry pendant toute la semaine du 10 au 17 avril 1960. » Le journal indique également : « Les bruits qui courent ici font supposer que le parti d’opposition existe clandestinement et veut vivre maintenant au grand jour. »[8]  

Le 27 avril 1960, Huntington D. Sheldon prépare à l’attention de la hiérarchie la CIA un mémorandum sur ce qui vient de se passer en Guinée. Cet épisode est selon lui, « la première remise en cause locale significative du gouvernement de Sékou Touré depuis sa formation en octobre 1958 ». Et il explique : « Plusieurs officiels gouvernementaux de haut niveau, dérangés par l’extrémisme du régime, ont essayé d’organiser une opposition politique. Touré prend des mesures vigoureuses pour la supprimer et devrait être capable de traverser la tempête. » Selon ce membre de la CIA, l’opposition au gouvernement s’est nourrie du ressentiment des populations peuls, et « certains éléments modérés du gouvernement ont essayé, sous le leadership du ministre de la Justice Ibrahima Barry, de capitaliser sur les antipathies tribales en lançant un nouveau parti politique pour s’opposer à l’autoritaire PDG et favoriser des liens plus étroits avec la France ». Le fonctionnaire américain précise à l’attention de ses supérieurs que « l’allégation gouvernementale d’une connivence avec la France n’a pas été prouvée, mais il est probable que des intérêts d’affaires privés français se sentant menacés par le rôle de plus en plus hostile de l’Etat soient impliqués. ». Second complot ou tentative de création d’une opposition ? L’écrasement précoce de ce mouvement empêche de savoir par quelles voies il entendait peser sur le régime guinéen. Radio Conakry, en tout cas, en rapportant le « suicide » de Saïd Chaoul, « principal organisateur du complot contre-révolutionnaire du 20 avril », indique : « Il est d’ores et déjà établi que c’est un coup d’État que nos ennemis préparaient sous le prétexte apparent de la constitution d’un soi-disant parti politique d’opposition. »[9]          

Une crise religieuse

À ces difficultés économiques et ces menaces politiques vient s’ajouter une grave crise religieuse, qui enflamme les esprits dans les derniers mois de 1959. Le feu semble avoir pris à Kankan, en septembre. 17 musulmans adressent à Ahmed Sékou Touré une pétition dans laquelle ils demandent que les filles soient exemptées des formations politique et paramilitaire imposées aux jeunes. Ces croyants demandent également qu’on n’oblige pas les jeunes filles à porter le pantalon et à défiler l’arme sur l’épaule. La lettre est transmise par Sékou Touré au commandant de la circonscription de Kankan, Bouraima Diane, qui fait sur le champ arrêter ses auteurs. Diane est un antireligieux convaincu. Le SDECE note à son sujet qu’il s’est à plusieurs reprises « attiré l’hostilité des musulmans par de virulents discours conte la religion dont il accuse "les coutumes arriérées" de retarder l’émancipation de la Guinée ».

Le 12 octobre, Diane reçoit l’ordre de libérer les captifs, afin que l’incident ne puisse être exploité contre le pouvoir. Les 17 captifs refusent de quitter la prison. Ils demandent qu’on leur donne les motifs de leur arrestation. L’Union Culturelle Musulmane entre dans la danse. Les sections locales UCM de Haute Guinée décident que lors du prochain congrès de leur mouvement, elles demanderont « la liberté totale dans la pratique de la religion musulmane, et le licenciement des commandants des régions administratives de Kankan, Gueckedou et N’Zerekore ». Le SDECE note que « Plusieurs informations très fragmentaires ont fait état d’incidents religieux entre l’UCM et les autorités locales en Haute-Guinée, particulièrement dans les régions de Kankan et de Gueckedou ». Les services secrets français constatent que Sékou Touré lui-même et son ministre de l’Intérieur, Keïta Fodeba, ont dû intervenir pour rétablir le calme, « en annonçant une circulaire détaillée du Bureau Politique concernant le problème religieux, et en envoyant sur place un enquêteur. De ces divers renseignements, indique le SDECE, il semble que l’Union Culturelle Musulmane se soit insurgée contre l’orientation politique imposée par le PDG ».[12]         

La circulaire elle-même ne tarde pas à arriver. Et son contenu est loin de contribuer à l’apaisement. Le document est daté du 16 octobre 1959, et porte le N°71/BPN. Signée d’El Hadj Saifoulaye Diallo, « Secrétaire Politique », cette circulaire définit l’attitude du PDG vis-à-vis de la religion. Il y est demandé aux cadres de s’intéresser au fait religieux, mais pour « combattre efficacement toutes les conceptions rétrogrades et contre-révolutionnaires », « combattre efficacement la fanatisme religieux », « combattre efficacement la domination d’une clique de faux dévots et d’exploiteurs » etc. La circulaire estime que « Notre action de tous les jours doit tendre à la désintoxication des masses et à empêcher que des fins calculateurs sous le couvert de la religion ne continuent à confisquer et orienter les consciences dans le seul dessein d’asservir les croyants pour les exploiter ». Les dernières lignes du texte résument bien son esprit : « Il faut encore une fois de plus, que les responsables à tous les échelons prennent leurs responsabilités, pénètrent à fond le problème, redoublent de vigilance, il faut que leur activité quotidienne vise à faire en sorte qu’aucune activité religieuse ne soit isolée de l’action du parti et ne se fasse en dehors de sa direction. » Surveiller, contrôler, désintoxiquer… Les autorités guinéennes tiennent un discours de rupture avec les chefs religieux. Le SDECE note : « Il semble y avoir là la première erreur grave du régime sur le plan intérieur. »

Selon les services français, « M.Diallo Saifoulaye, président de l’Assemblée nationale ayant fait interdire aux musulmans la pratique des 3 prières de la journée, l’UGTAN applique brutalement cette mesure, sous le prétexte que ces prières représentent une perte de temps considérable pour les travailleurs et que les prières du soir et du matin doivent suffire à tout bon musulman ». Le SDECE note par ailleurs que « des incidents ont eu lieu récemment à la mosquée de Coronthie, à Conakry, et qu’il a fallu la présence de M. Diallo Abdourhamane, président intérimaire, pour calmer les fidèles ».[13] La mosquée de Coronthie, celle où prêche El Hadj Lamine Kaba.

L’affaire de Haute Guinée rebondit fin octobre 1959. Les membres de l’Union Culturelle Musulmane toujours emprisonnés se voient remettre une lettre officielle de Sékou Touré qui souligne les bonnes intentions du gouvernement envers l’UCM. Le courrier rappelle notamment que lors du dernier congrès de l’UCL à Conakry, l’organisation religieuse a obtenu une subvention de 100 000 FCFA. Sékou Touré ajoute qu’en cas de difficultés entre la population musulmane et les chefs de circonscription, ceux-ci en seraient tenus responsables devant le gouvernement. Le SDECE commente : « La menace musulmane en Haute Guinée semble assez grave au gouvernement guinéen pour que le président Sékou Touré ait écrit une lettre paraissant condamner l’activité des chefs de circonscription. »[14]

Signe supplémentaire des tensions créées par la situation religieuse, une lettre de six pages conservée dans le fonds Foccart des archives nationales[15]. Elle est dactylographiée et datée du 21 novembre 1959. Adressé au secrétaire général de l’ONU, le courrier est signé « les Musulmans de la Guinée, les membres du parti clandestin de l’opposition et la masse ». La lettre déplore la situation de parti unique en Guinée, la répression, la « colonisation russe de la Guinée ». « Mais rien ne nous empêchera un jour, après une bonne organisation, d’utiliser ces mêmes armes contre ceux qui les ont fournies et s’en servent en ce moment pour mener la masse par la dictature et la maintenir le plus longtemps que possible dans la terreur. » Le courrier dénonce aussi les « mesures hypocrites contre les Musulmans » qui, dit-il, « ont failli provoquer une révolution sanglante, seul le manque d’armes et de fonds a fait reculer temporairement les musulmans ». Faute de plus ample information sur cette lettre et ses auteurs, difficile de tirer des conclusions de ce document. Quelles sont les ramifications réelles de cette organisation ? Pourquoi ce document figure-t-il dans les archives de Jacques Foccart ? Une chose est sûre : la question religieuse est bien devenue à la fin de l’année 59 éminemment politique et représente un potentiel levier de mobilisation politique contre le régime guinéen.

Des condamnations pour l’exemple ?

Ce contexte menaçant pour le leader guinéen a-t-il pu orienter les condamnations effectuées dans la répression de l’opération soutenue par la France ? Le pouvoir a-t-il décidé de profiter de ce contexte de crise pour éliminer des personnes pourtant étrangères aux manœuvres du SDECE, dans un processus « d’amalgame » qui sera caractéristique des autres « complots » de l’ère Sékou Touré ? Un point mérite d’abord d’être rappelé : à la charnière des années 1959-60, Sékou Touré a d’ores et déjà clairement indiqué qu’il ne souhaitait pas mettre en place en Guinée un jeu politique ouvert. La ligne établie par le PDG est celle qui doit s’imposer à tous. Le leader guinéen l’a notamment expliqué à l’occasion de conférences qu’il a faites à l’intérieur du pays et dont le compte-rendu a été publié en 1959 : « Les ennemis de l’indépendance guinéenne estiment que, dans l’état actuel des choses, il y a de la dictature. Notre bureau politique, n’hésitant pas à prendre ses responsabilités face aux adversaires qui parlaient de dictature, a précisé qu’il y avait effectivement, dans la conduite du Parti Démocratique de Guinée, de la dictature. Cette vérité mérite d’être affirmée par tous les camarades. (…) Par conséquent, dans la mesure où notre Parti doit jouer pleinement son rôle de dirigeant, le respect de sa ligne politique ou de son orientation impliquera une force de dictature s’appliquant à tous ses militants. Le Parti Démocratique s’étant déjà identifié à la Nation Guinéenne, à l’État de Guinée, il doit affirmer résolument qu’il représente le peuple de Guinée, la Nation et le destin de la Guinée. De ce fait, notre Parti ne doit-il pas, dans tous les secteurs actifs de la vie guinéenne, exiger le respect de sa ligne politique, appliquer sa dictature qui est une dictature démocratique puisque ses principes sont définis en congrès et en assemblées, une dictature populaire puisque son contenu ne tend qu’à sauvegarder et à développer la liberté et les droits du peuple ? »[16] Ahmed Sékou Touré ne convainc pas quand il évoque, dans sa conférence de presse du 21 avril 1960, la possibilité d’autoriser un parti politique d’opposition si celui-ci était jugé conforme aux intérêts supérieurs du pays[17]. L’idée est par la suite totalement oubliée. Le fait qu’elle ait été émise pousse en revanche à penser que l’organisation souterraine d’une opposition fait partie du problème auquel le régime est confronté.

Sékou Touré a-t-il du coup cherché, en faisant éliminer certains des condamnés, à faire taire toute velléité de contestation et retrouver un peu de la marge de manœuvre politique qu’il était en train de perdre ? Tout le laisse à penser pour deux des condamnés à mort, au moins. Car si ces deux condamnés ont un lien direct avec les crises qui ont ébranlé le régime, rien ne prouve pour l’instant qu’ils aient été liés à la tentative de déstabilisation française.

Le premier de ces deux condamnés s’appelle Ibrahima Diallo. L’historien guinéen Ibrahima Baba Kaké nous dit de lui qu’il est à l’époque inspecteur du travail, ancien président de l’association des étudiants guinéens de France. « Son seul tort à ce moment précis, semble-t-il, est d’avoir voulu déposer les statuts d’un parti politique, conformément à un droit inscrit dans la Constitution guinéenne. »[18]

Dans ses mémoires, l’ambassadeur des États-Unis en Guinée de l’époque, John H. Morrow (premier ambassadeur américain de l’histoire de la Guinée), dit avoir connu cet homme et être surpris des charges retenues contre lui : « J’ai eu des difficultés à croire qu’il puisse être employé par une puissance étrangère. Je savais qu’il était mécontent du système de parti unique en Guinée et qu’il avait discuté ouvertement de la possibilité d’organiser un second parti politique. Il n’avait fait aucun effort pour cacher sa dissidence et avait ouvertement débattu de la question lors de la réunion du parti en avril 1960 à Kankan. Diallo était intelligent et alerte. S’il avait travaillé pour une puissance étrangère, il aurait été suffisamment intelligent pour cacher cela à ses collègues. »[19]

On se souvient (cf. volet 1 de cette série) que lors du meeting du 20 avril, Sékou Touré avait évoqué les préparatifs (bien réels) aux frontières, mais que la résolution adoptée « à l’unanimité des 60 000 militants présents au meeting » dénonçait par ailleurs « les soi-disant intellectuels ambitieux et sans scrupules, sous-produits du régime défunt, sans lien avec le peuple, véritables punaises égarées au sein du Parti. »[20]. La condamnation d’Ibrahima Diallo envoie un signal très clair à ceux qui seraient tentés de créer un parti politique d’opposition.

Barry III (Ibrahima Barry), lui, n’est pour l’instant pas inquiété par le régime[21] en dépit des rumeurs… Et du rôle qu’il a manifestement joué dans la tentative d’organisation de l’opposition. Pierre Siraud, le chargé d’affaires de la France en Guinée, livre à chaud une analyse des équilibres politiques guinéens qui peut expliquer pourquoi : « En dévoilant un complot dans lequel "le colonialisme français" était accusé de jouer un rôle de premier plan, il [Sékou Touré] espérait sans doute détourner le mécontentement populaire, aidé en cela par la perspective de sanctions impitoyables, qui réveillait dans la masse le souvenir des méthodes de violence naguère en honneur au RDA. Le risque était cependant considérable de s’attaquer à des personnalités populaires, car d’une part des réactions violentes étaient à redouter et en tout état de cause l’effet eût été déplorable vis-à-vis de l’opinion internationale et plus particulièrement des territoires de la Communauté ; d’autre part, en éliminant tous ceux qui, autour de lui, représentent des tendances relativement modérées, le chef du gouvernement se serait trouvé à la tête d’une équipe exclusivement composée de marxistes convaincus. Là encore, les répercussions à l’étranger auraient été redoutables et M. Sékou Touré, pour sa part, craignait peut-être qu’un tel tête-à-tête aboutit, à plus ou moins brève échéance, à sa propre élimination. » La thèse de Siraud est claire : le gouvernement a « gonflé » les accusations contre des seconds couteaux pour « masquer une réalité plus menaçante ».

El Hadj Lamine Kaba et la crise religieuse

Parmi les condamnés, on trouve également El Hadj Fodé Lamine Kaba, une figure respectée, issue d’une lignée de dignitaires religieux. L’ambassadeur américain Morrow reconnaît qu’il ne connaissait pas personnellement l’imam, mais sait qu’il avait exprimé son mécontentement vis-à-vis des officiels guinéens. Il les avait accusés de ne rien faire pour les masses et de privilégier leurs intérêts égoïstes.

L’arrestation d’El Hadj Fodé Lamine Kaba a conduit à la saisie de nombreux documents familiaux le concernant. Mais le souvenir du dignitaire religieux est préservé par sa famille. RFI a pu rencontrer dans la capitale guinéenne son fils, Cheikh Abdoulaye Kaba : « L’imam, explique-t-il, était très écoutéÀ cette époque, au moment des fêtes religieuses, les prières se faisaient au niveau de l’esplanade de ce qui est ensuite devenu le palais du peuple. El Hadj Fodé Lamine Kaba les dirigeait. »[22]

Fodé Lamine Kaba apprend l’imamat avec son grand frère Cheick Abdoulaye Kaba, alors premier imam de Conakry, à partir des années 30. Durant cet apprentissage, il donne à son deuxième fils le nom de son frère. Quelques années plus tard, en 1952, il devient imam d’une mosquée du centre-ville, celle de Coronthie. À cette époque, le chef religieux est un fidèle de Sékou Touré. « Il aurait même dit pendant un de ses sermons "Sékou Touré est le prophète de tous les noirs" explique son fils. Il a beaucoup fait pour asseoir la popularité de Sékou, pour imposer le PDG, il était aimé par ses fidèles. » Mais dès après le référendum d’indépendance, ses relations avec le pouvoir finissent par se détériorer.  

Le fils de l’imam n’a pas oublié ce soir de 1960 où, après la prière de 20h00, les militaires ont encerclé la maison familiale. Il avait dix ans à l’époque. Il se souvient qu’il était couché sur une natte. La mémoire familiale a retenu une date précise : le 14 mars. Des documents d’archives suggèrent que l’arrestation a eu lieu plus tard[23]. « Je n’ai pas compris pourquoi ils étaient là. Ils l’ont emmené dans une jeep, il a d’abord été envoyé au commissariat central, à la DPJ. La population de Kaloum, mécontente, affluait vers le commissariat central, ils ont décidé de déplacer l’imam vers le camp Camayenne. »

Selon l’historien Ibrahima Baba Kaké, El Hadj Fodé Lamine Kaba sera condamné à mort « pour avoir fait partie de ceux qui auraient été consultés par Ibrahima Diallo en vue de la création du nouveau parti. La mort d’El Hadj Lamine Kaba marque particulièrement les gens à Conakry, car il habite dans un des quartiers populaires de la capitale, et de ce fait toujours à la pointe de l’agitation »[24]. Son fils dément qu’El Hadj Fodé Lamine Kaba ait eu des liens avec Ibrahima Diallo ou même avec le ministre de la Justice Barry III.

Les documents conservés au fonds Foccart des Archives nationales indiquent en revanche que l’imam « s’était déjà heurté au gouvernement au mois de novembre, lors de la décision de n’autoriser que deux prières par jour au lieu de cinq, et plus récemment au mois de mars, au moment de la fête du Ramadan ».[25]

La même note précise plus loin que « Lamine Kaba, Grand Imam de Conakry, était en conflit avec le président Sékou Touré sur des questions ayant un caractère religieux. Il s’était en particulier violemment opposé à la décision du gouvernement guinéen de n’autoriser que deux prières par jour. Il aurait été mêlé au complot découvert en Guinée. Arrêté, emprisonné, torturé, il serait mort en prison le 2 mai 1960. »   

Le fils de l’imam confirme ces désaccords avec le pouvoir sur la question des affaires religieuses, et les illustre d’un souvenir familial : alors que le président est en voyage en octobre 1959, une délégation vient à la mosquée pour présenter la circulaire sur la religion. Elle est composée de dignitaires du régime dont Ismaël Touré, demi-frère du président. Les visiteurs annoncent qu’ « à partir de maintenant, les assemblées du parti devront se dérouler à l’intérieur des mosquées après la prière du vendredi » L’imam a une réaction vive : « Quand Sékou Touré va revenir de voyage, on va le recevoir avec des chants religieux. » Les responsables politiques présents n’insistent pas plus mais, le fils de l’imam en est sûr, ils font rapport à Sékou Touré.

Un autre incident vient renforcer la méfiance des autorités. Mi-octobre 1959, des exécutions ont lieu à Kindia et à Conakry. « Dans les deux cas, rapporte la représentation française à Conakry, il s’agissait de vols par effraction dont les coupables se sont vus appliquer les dispositions d’une ordonnance prise le 14 février dernier prévoyant la peine de mort pour certaines catégories de délits. Ce texte n’avait pas encore été suivi d’effets ».[26]

À Conakry, racontent les diplomates français, « la population avait été invitée à se rendre en foule au tribunal et dès le début de la matinée, une assistance considérable se pressait autour du Palais de justice où des haut-parleurs avaient été installés pour permettre à chacun de suivre le déroulement du procès ». Le procureur de la République, l’ancien avocat français Cadore, prononce un long réquisitoire aux échos très politiques, affirmant que le vol était excusable à l’époque colonialiste mais que dans une nation libre il est devenu une « lèpre horrible » qu’il faut éliminer par tous les moyens. Il réclame pour les cinq accusés des sentences allant de la peine de mort à 20 ans d’emprisonnement, en passant par les travaux forcés à perpétuité. Deux sentences de mort, dont une par contumace, sont prononcées.

L’exécution elle-même a lieu quelques heures après le jugement et est manifestement destinée à frapper l’opinion. La radio en annonce l’heure et le lieu et, selon les estimations officielles, 10 000 personnes viennent assister à l’exécution. Les autorités sont présentes. Deux ministres notamment. « Le lieu choisi pour l’exécution à Conakry étant situé dans un quartier voisin de la plage, nombreux furent les mères de famille et les enfants qui eurent la pénible surprise d’entendre les coups de feu du peloton d’exécution et même la détonation du coup de grâce. »

[27]. « Un autre présumé voleur a été exécuté à Kindia. Mon père, dans un sermon, a critiqué ces exécutions publiques, les premières du régime : "dans la religion, on coupe la main des voleurs mais on ne tue pas." »

À la suite de ces deux accrochages, la famille de l’imam se souvient qu’il est pisté par la police. Au point qu’il envisage, au début de l’année 1960, de quitter le pays. Il reste finalement. Et est arrêté.

Quand éclate le « complot », le journal La Croix publie un article d’analyse qui évoque les différends entre l’imam Fodé Lamine Kaba et le pouvoir, ainsi que les conséquences qu’ils auraient pu avoir : « À Conakry, indique le journal, on vous dit volontiers "Ça a failli éclater une première fois à propos de l’affaire du marabout de Coronthie". Si le président ne fait pas attention, ça risque de recommencer. En effet, M. Sékou Touré a remplacé de sa propre autorité le grand imam de Conakry qui réside dans le quartier fanatiquement musulman (sic) de Coronthie. (Il l’a fait, dit-on à Conakry, parce que ce marabout était devenu tiède à l’égard du PDG et le bureau politique national avait publié une déclaration faisant comprendre qu’il considérait la religion comme secondaire). Cette initiative a amené une délégation de musulmans et, dit-on même, de musulmanes à se rendre auprès du président qui leur aurait répondu qu’en cas de soulèvement il donnerait l’ordre lui-même de tirer sur les émeutiers. » Le journal explique que, dans ce contexte, les musulmans refusent de retourner à la mosquée « où on leur a imposé un imam dont ils ne veulent pas. » Ils sont allés à un moment dans la rue donnant sur la maison du chef religieux et y priaient « en communion » avec lui, celui-ci restant à l’intérieur. « Mais un détachement de troupes mit fin à cette pratique ». On voit bien au travers de ces quelques lignes qu’El Had Fode Lamine Kaba a pu être perçu par le régime comme une menace[28].    

En décembre, une réplique du complot d’avril ?

La Guinée a effectivement été la cible d’un plan de déstabilisation français en 1959-60. Dans les mois qui suivent l’échec de ce plan, le régime comprend manifestement que ce qui s’est passé peut servir sa propagande. Début août 1960, le SDECE français obtient les échos de propos tenus à Accra par le ministre guinéen de la Défense, Keïta Fodeba, qui a accompagné Sékou Touré dans la capitale ghanéenne. En privé, Keïta Fodéba déclare que si l’affaire du complot a «provoqué de sérieux remous en Guinée », elle a eu « en définitive, des résultats très heureux ». « L’effet le plus spectaculaire, à son avis, rapportent les services français, a été le regroupement des masses, en un grand élan, derrière le président Sékou Touré et le parti. Le peuple guinéen est prêt, désormais, à s’opposer à toute activité subversive dirigée contre son pays. » Keïta Fodeba explique que le PDG doit même organiser des réunions « pour calmer la masse qui voudrait voir condamner à mort tous ceux qui, de près ou de loin, coupables ou non, ont été accusés d’avoir participé au complot. » Toute la population dit-il s’est mise au travail « avec un grand courage » pour la réalisation du plan triennal[29]. L’analyse de Keïta Fodéba est d’autant plus intéressante qu’elle vient (à en croire en tout cas les services français et américains) d’un des animateurs de la faction dure du régime.

La dénonciation du complot venu de l’étranger, déjà utilisée par le passé pour discréditer les ennemis politiques du PDG, a définitivement en 1960 fait la preuve de son efficacité politique. Dans les mois qui suivent l’opération de déstabilisation, les autorités guinéennes se lancent dans une campagne de dénonciation de ce qui s’apparente à une réplique du complot d’avril-mai. Sauf que, cette fois-ci, l’accusation peine à convaincre. Le 27 décembre 1960lors de l’inauguration de l’exposition de la Chine communiste à Conakry, Sékou Touré fait allusion à un nouveau « complot ». Radio et presse guinéenne développent les jours suivants cette annonce. Le 4 janvier 1961, l’Agence Guinéenne de Presse écrit ainsi « l’impérialisme français, qui ne se fera jamais une raison de la réussite guinéenne, a repris le sentier de la guerre subversive. » et affirme « un nouveau complot, une conspiration encore plus monstrueuse que la première, se dessine sur nos frontières. Les auteurs de ce nouveau coup de main sont les mêmes : les activistes français appuyés par leurs alliés, les renégats guinéens et leurs complices africains. »

La dépêche de l’AGP cite différentes réunions en novembre et décembre, à Dakar, auxquelles auraient participé des Sénégalais, des Guinéens, et des officiers français. « Une éminence grise française de Dakar depuis quelques mois s’est découvert une passion nouvelle, explique la dépêche, celle de visiter fréquemment la frontière guinéenne. Bien entendu, s’intéressant étrangement à la beauté du paysage guinéen, le diplomate de la Ve République sème sur nos frontières des pistolets mitrailleurs, des grenades, des fusils… et autres engins de destructions pour les moissons futures. » Le gouvernement sénégalais est adjuré de « voir la réalité en face » et de prendre toutes ses responsabilités plus énergiquement qu’en avril. Les populations de Guinée sont appelées à répondre au complot faisant de l’élection présidentielle du 15 janvier 1961 « un nouveau 28 septembre, une nouvelle page de gloire, de dignité et de conscience nationale »[30].

Le diplomate suisse René Keller effectue pendant cette période un séjour à Conakry. Il fait part le 2 janvier 1961 au conseiller fédéral, chef du département politique, de son analyse : « Si forte que soit son emprise sur le pays, Sékou Touré n’en doit pas moins recourir au ressort de la "nation en danger" pour justifier la baisse du niveau de vie et légitimer le concept du citoyen taillable et corvéable à merci, connu sous l’euphémisme d’investissement humain. Le "complot anti-guinéen" du mois d’avril 1960, dont un de nos compatriotes fit malheureusement aussi les frais, est une étape trop classique de toute révolution pour ne pas rendre suspecte son authenticité. Sa découverte, feinte ou réelle, permit de briser des oppositions larvées et d’en appeler à la vigilance du pays. Sékou Touré, à quinze jours de son élection à la présidence de la République, vacante jusqu’ici, m’a confié qu’il allait dénoncer un nouveau complot qui se tramerait au Sénégal et en Guinée portugaise, à l’instigation de Français. »[31]      

De leur côté, les autorités sénégalaises lancent une nouvelle enquête. Et alors qu’elles avaient reconnu en avril-mai la réalité de la menace, elles rétorquent rapidement à Sékou Touré, cette fois-ci, que ses accusations sont sans fondement. Le 11 janvier 1961, le président du conseil du Sénégal, Mamadou Dia, répond par courrier au dirigeant guinéen : « En ce qui concerne les faits nouveaux relatifs à une relance récente éventuelle du complot contre la Guinée, écrit Mamadou Dia, je suis en mesure de vous donner tous apaisements et toutes explications pour l’attitude que vous prêtez à notre gouvernement. La version des faits proposée par Radio Conakry présente une distorsion qui ne peut être admise. » De l’enquête sénégalaise, il ressort « que les bruits de préparatifs pour passer des armes en Guinée à partir du Sénégal oriental sont dénués de tout fondement », « que le voyage du représentant de France au parc du Niokolo-Koba à l’occasion des fêtes de Noël était un déplacement personnel de détente et de tourisme sans autre implication », « que les contacts pris par les inculpés pendant leur temps de liberté n’ont pas présenté le caractère de l’organisation d’un nouveau complot. »[32]. La « réplique » du complot aurait-elle été inventée pour les besoins de la cause ? Le 15 janvier 1961, en tout cas, Sékou Touré est élu triomphalement à la première élection présidentielle de l’histoire du pays.

***

Un ou deux complots ? 

Quels sont les liens entre l’opération soutenue par la France et les rumeurs de renversement du régime qui ont couru dans Conakry pendant le mois d’avril ? S’agit-il d’un seul et unique « complot » ? Deux actions séparées se sont-elles télescopées ? L’échec de l’une a-t-il précipité celui de l’autre ?

Chaffard et Messmer, dans leurs récits de ce qui s’est passé en 1960, avancent la thèse suivant laquelle il y aurait eu préparation de deux « complots » qui s’ignoraient, et que la dénonciation de l’un par Sékou Touré aurait provoqué la panique de ceux qui devaient jouer le rôle principal dans l’autre.

Selon Pierre Messmer, l’idée de Jacques Foccart était de déclencher une révolte armée dans le Fouta-Djalon et dans le même temps, de lancer un coup d’État à Conakry. Les agents de Foccart recrutent donc à Conakry les acteurs du futur coup d’État « mais ceux qu’ils ont dédaigné préparent, entre eux, un autre coup. Sékou Touré l’apprend et fait arrêter ces amateurs. Les Peuls du Fouta-Djalon croient, à tort, qu’ils sont découverts. Au lieu d’entrer en insurrection, ils s’empressent de retourner à l’envoyeur (les officiers du SDECE basés au Sénégal) les dépôts d’armes déjà constitués.»[10] 

Georges Chaffard, lui, évoque cette thèse du « second complot » puis adopte une formulation plus nuancée, expliquant que, sans avoir connaissance des efforts du SDECE, « plusieurs ministres et hauts fonctionnaires de l’entourage présidentiel préparent un coup d’État, ou au moins la création d’une équipe d’opposition. » D’après Chaffard « Le hasard veut que le chef de l’État guinéen soit informé de ces menées, et fasse brusquement arrêter leurs instigateurs, quinze jours avant la date prévue pour le déclenchement de l’insurrection dans le Fouta. Les deux complots se sont "télescopés". Dans la confusion du moment, les responsables du premier projet, en entendant Sékou Touré tonner à la radio, se croient découverts aussi, s’affolent, et prennent la fuite de l’autre côté de la frontière. » [11]

Qu’en est-il réellement ? Les documents d’archives disponibles permettent de reconstruire une chronologie précise du dévoilement du complot (à relire dans l’épisode 1 de cette série). Ils poussent à envisager une séquence inverse de celle décrite par Messmer et Chaffard. Les propos tenus par Sékou Touré fin avril-début mai 1960 montrent en effet la mise au jour d’un plan qui correspond à l’opération encadrée par les services français : une action aux frontières du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, des infiltrations d’armes et de munitions. Des tracts. La découverte de cette tentative de subversion précède la répression d’un projet d’action politique à Conakry. Et permet à Sékou Touré de réaffirmer son autorité politique au milieu des intrigues antagonistes des « pro-communistes » du régime et des « modérés », dans un contexte socio-économique de plus en plus tendu.

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<< Relire l'épisode précédent : 6/7 : L’échec d’une tentative de déstabilisation

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[1] Cette description du congrès et de ses préparatifs est issue des éléments fournis par une note du SDECE assez inhabituellement colorée. cf. « Déroulement du 5ème congrès du PDG », Note 23 309/A du 25 septembre 1959 du SDECE. Archives diplomatiques, La Courneuve, boîte 51QO/34.

[2] Cf. « Situation intérieure », TD n°207/AL du 27 février 1960. Archives Diplomatiques. La Courneuve. Boîte 51QO/43.

[3] Cf. « Guinea Faces Economic Difficulties », Central Intelligence Bulletin, 6 avril 1960, p5. Disponible sur le site web de la CIA.

[4] Cf. « Déclaration du premier ministre de la République du Sénégal et de M. Senghor sur la situation politique en Guinée » Arch. Diplomatiques, La Courneuve, Archives diplomatiques, La Courneuve, Série Afrique-Levant, boîte 51QO/6.

[5] « Pro-communist Elements in Guinea Stepping up pressure on Touré » CIA, Central Intelligence Bulletin, 29 sept 59, p 4 disponible sur le site web de la CIA.

[6] Cf. « Evolution politique de la République de Guinée », note d’information N°5012/EMGDN/REN/CER/D.2/S du 17 mars 1960. Archives du Service Historique de la Défense, Vincennes, boîte GR 9 Q 5 122.

[7] Cf. « M. Sékou Touré : le communisme n’est pas la voix de l’Afrique », Marchés Tropicaux, 23 avril 1960, p 962.

[8] TK, « Une forte opposition au gouvernement se développe en Guinée », La Croix, 28 avril 1960, p8.

[9] Rapporté dans Marchés Tropicaux, 7 mai 1960 p1094.

[10] Cf. MESSMER (1998), p 220.

[11] Cf. Chaffard (1967), p 244.

[12] Cf. « Incidents religieux », note du SDECE 24717/A du 7 novembre 1959. Archives diplomatiques, La Courneuve, boîte 51QO/34.

[13] Pour le texte de la circulaire et l’analyse qu’en fait le SDECE, cf. « La politique religieuse du régime », note du SDECE n°26166/A du 21 décembre 1959. Archives diplomatiques, La Courneuve, boîte 51QO/34.

[14] Cf. « Le gouvernement guinéen et les incidents de Haute-Guinée », note du SDECE 25821/A du 10 décembre 1959. Archives diplomatiques, La Courneuve, boîte 51QO/34.

[15] « Les musulmans de la République de Guinée et les membres du parti clandestin de l’opposition à Monsieur le secrétaire général de l’ONU et à tous les Représentants des Nations membres de l’ONU à New York » Lettre du 21 novembre 1959. Fonds Foccart des Archives nationales, boîte 5 AGF 554. 

[16] Cf. TOURE (1959), pp 319-320.

[17] Cf. volet 1 de cette série.

[18] Cf. KAKE (1987) p 96.

[19] Cf. MORROW (1968).

[20] Cf. Télégramme n°368/373 du 21 avril 1960, op cit.

[21] Il sera la victime d’une autre purge : il fera partie des pendus du pont Tombo à Conakry le 25 janvier 1971 après l’attaque portugaise du 22 novembre 1970 et la traque lancée par le régime contre la « cinquième colonne ».

[22] Entretien avec l’un des auteurs.

[23] Une note figurant dans le fonds Foccart des Archives nationales indique que l’imam « fut relevé de ses fonctions le 20 mars, puis rétabli le 28. » Ce qui suggère que son arrestation dans le cadre du complot a pu être encore plus tardive. Note intitulée « Extérieur Guinée », Fonds Foccart Arch. Nat. 5 AGF/1637

[24] Cf. BABA KAKE (1987) p 96.

[25] Note intitulée « Extérieur Guinée », Fonds Foccart Arch. Nat. 5 AGF/1637.

[26] Cf. « Exécutions capitales », note n° 514/AL du 22 octobre 1959. Archives Diplomatiques. La Courneuve. Boîte 51 QO/7.

[27] Entretien avec l’un des auteurs.

[28] TK, « Une forte opposition au gouvernement se développe en Guinée », La Croix, 28 avril 1960, p8.

[29] Cf. « La situation en Guinée après le "complot" d’après Keïta Fodeba », note du SDECE 33832/A du 4 août 1960. Service Historique de la Défense, Archives de Vincennes, boîte GR 10 R 853.

[30] Cf. « du dernier complot contre la Guinée », note du 13 janvier 1961, archives diplomatiques, la Courneuve boîte 51QO43 ; « Extrait du bulletin de l’agence Guinéenne de Presse du 4/01/61, archives diplomatiques, la Courneuve boîte 51QO43.

[31] Cf. « La situation dans la République de Guinée » RP N°1, 2 janvier 1961. Documents Diplomatiques Suisses. Consulté sur www.dodis.ch

[32] Cf. Lettre n°53 PCM/CAB/S du 11 janvier 1961. Archives personnelles de Roland Colin. 

Publié le 14/06/2018 - Modifié le 06/07/2018

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