Le Président du conseil du gouvernement sénégalais, Mamadou Dia, le 26 novembre 1959 à Paris, France.
Le Président du conseil du gouvernement sénégalais, Mamadou Dia, le 26 novembre 1959 à Paris, France.
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5/7 : Une affaire d’État gérée dans la discrétion

L’arrestation de Souleymane Baldé, l’un des responsables de la Solidarité Guinéenne, a permis aux autorités sénégalaises de découvrir avec une précision stupéfiante la machine qui s’est mise en place sur leur sol. Plus elles enquêtent, plus elles découvrent de détails sur les parachutistes du 11e choc venus en opération contre le régime guinéen. Commence alors une partie diplomatique complexe, au cours de laquelle le Président du conseil du Sénégal, Mamadou Dia, ainsi que son équipe vont s’efforcer de manifester leur réprobation vis-à-vis de Paris sans placer le pouvoir français dans l’embarras. De calmer la colère de Conakry sans faire le jeu du pouvoir guinéen. Dans le quatrième volet de cette série en sept épisodes, nous revenons sur la façon dont les autorités de Dakar ont géré l’affaire du complot. Et découvrons avec elles de nouveaux détails sur l’opération Persil.
Par Coralie Pierret et Laurent Correau -

L’enquête sénégalaise se poursuit au-delà du témoignage de Baldé. Les autorités prennent rapidement la mesure de ce qui est en train d’être dévoilé. L’affaire devient une affaire d’État, gérée dans la discrétion pour sauver ce qui peut encore l’être avec le pouvoir guinéen. Mamadou Dia, le Président du conseil du Sénégal, rédige dès le 13 mai 1960 une lettre à l’attention du général de Gaulle[1]. Les autorités sénégalaises disent avoir découvert comment un officier parachutiste, le capitaine Garuz, a participé à leur insu « à l’établissement, dans le Sénégal oriental, d’une vaste filière de transit de frontière clandestin par la brousse, pour faire passer en Guinée d’importants convois d’armes de guerre, destinés aux conjurés guinéens. »

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Officiellement, le capitaine Garuz était censé être officier des affaires africaines à Tambacounda. « Nous apprenions bientôt, par voie détournée, écrit Mamadou Dia, qu’il s’agissait d’un officier spécialiste de ce genre de besogne et placé à ce poste en liaison avec le SDECE. Il n’était d’ailleurs pas seul : il avait avec lui son frère, sous-officier radio, ainsi que probablement d’autres militaires possédant tous de fausses couvertures civiles et dont nous commençons à connaître maintenant les noms. » Garuz et son frère ne sont d’ailleurs plus là au moment où Dia écrit son courrier.

« Le 10 mai, explique le vice-président du Mali, le chef de circonscription de Kédougou me rendait compte de la découverte, par l’un de nos inspecteurs de police, d’un important stock d’armes dans un village sénégalais à quatre kilomètres de la frontière guinéenne : 3 fusils mitrailleurs, 76 pistolets mitrailleurs, 64 fusils Mauser, des mines individuelles, des pistolets, deux caisses de grenades, dix caisses de plastic, d’abondantes munitions. Trois autres caisses contenaient des affiches et des tracts appelant le peuple guinéen à la révolte contre le gouvernement. » Mamadou Dia explique qu’il s’est immédiatement rendu sur les lieux pour constater les faits lui-même et prendre les mesures judiciaires qui s’imposaient.

Lettre de Mamadou Dia remise en main propre au Général de Gaulle, conservée aux Archives nationales françaises ref. AG/5(F)/11 I ©Arch. Nat.
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La lettre est remise à Charles de Gaulle, en mains propres, par le colonel Fall[2], une semaine après avoir été écrite. Jacques Foccart se souvient de la réaction du général de Gaulle en apprenant cette « affaire montée contre Sékou Touré ». Réaction en deux temps : « le Général l’a apprise par la protestation que lui a adressée Mamadou Dia. Il était furieux. "Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?" s’est-il d’abord exclamé. "Qui a pu faire cela ?" Il aurait pu exploser, me demander de quel droit j’avais pris de telles initiatives. Mais je lui ai donné des explications. Il a eu un commentaire laconique : "Dommage que vous n’ayez pas réussi". »[3] En marge du courrier, de Gaulle porte des indications manuscrites adressées à Jacques Foccart. D’abord sur la réponse qu’il souhaite faire à Dia : « 1° Vous avez bien fait de m’écrire. 2. Je transmets votre lettre au ministre compétent pour qu’il ouvre une enquête 3. Si vous passez à Paris, je vous verrai très volontiers. » Mais de Gaulle demande aussi : « Communiquer ceci au Premier ministre. »

Le 20, une semaine après avoir écrit à de Gaulle, Mamadou Dia rédige un autre courrier, adressé cette fois-ci au Haut-Commissaire représentant le président de la Communauté à Dakar. Une lettre estampillée « Secret ». Il y explique les circonstances de cette enquête et livre de nouveaux détails : « À la suite de l’annonce du "complot guinéen", j’avais demandé au ministère de l’Intérieur, et notamment au service de sécurité des frontières, récemment mis en place, de resserrer sa surveillance spécialement dans la région de Kédougou. Un inspecteur de police de ce service, sur renseignements fournis par les habitants, découvrait, le 9 mai, un dépôt d’armes de guerre au petit village de Dinn Défélou, à cinq kilomètres de la frontière guinéenne dans l’arrondissement de Bandafassi. » De nouvelles trouvailles ont été faites depuis : « L’enquête que continuait à mener la police permettait la découverte, avant-hier, d’un second dépôt d’armes moins important à Bakaouka, dans l’arrondissement de Salemata ». Dia indique qu’une partie de la filière du trafic a pu être reconstituée. Et annonce au Haut-Commissaire que Bachelard et Havas, les Français réfugiés en provenance de Guinée suite à l’éclatement de cette affaire ont été assignés à résidence pour que leur sécurité physique puisse être assurée… mais aussi pour « s’assurer de leur personne jusqu’à ce que la lumière soit faite sur leur éventuelle participation au réseau de trafic d’armes découvert sur le territoire sénégalais. »[4]         

Brouillon de la lettre de Mamadou Dia adressée au Haut-Commissaire à Dakar, du 20 mai 1960. I Archives personnelles de Roland Colin
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Puis Dia vient lui-même à Paris et remet en main propre à de Gaulle un nouveau document : un mémo, non daté, intitulé « Affaire : Dépôts armes de Kédougou »[5]. Les autorités sénégalaises y placent un peu plus leurs homologues françaises devant leurs responsabilités. Le document évoque Souleymane Baldé, Sadou Bobo Diallo, l’association « Solidarité guinéenne ». Il cite le nom d’un autre officier qui a servi dans le cercle de Tambacounda aux côtés du capitaine Garuz : le sergent « Wasus »[6]. Il revient sur les contacts établis avec les représentants français à Dakar : « Aussi en octobre 1959 s’adressaient-ils au Haut-Commissariat Général à M. Marinacce, directeur du personnel, que Diallo Sadou Bobo avait connu alors qu’il était en Guinée. Mr Marinacce demandait à réfléchir puis remettait, vraisemblablement pour organiser un réseau de renseignements en Guinée une somme de 3.000.000 de CFA et affirmait que le Haut-Commissaire Général était d’accord. »

Mamadou Dia rapporte les faits énoncés par Baldé lors de son interrogatoire : Sadou Bobo Diallo venant en France, les contacts avec « Neroy », les « conseillers techniques » envoyés à Dakar (un quatrième nom de conseiller apparaît, celui de « Davrol »). De nouveaux détails de l’affaire sont aussi exposés : les comploteurs « tenaient plusieurs réunions avec ces conseillers techniques soit dans des lieux isolés comme la plage de N’Gor, soit encore dans un immeuble privé loué par des parachutistes par l’intermédiaire du commandant Bauer, le véritable locataire étant le lieutenant Trottin. » Un ancien tirailleur, un dénommé N’Pessebatou, a déclaré à la police sénégalaise avoir fait partie d’un commando d’une quinzaine de personnes entraînées dans un immeuble présenté comme « une caserne » du quartier de Yoff. Ces commandos en cours d’instruction devaient être payés 30 000 francs par mois. Ils avaient face à eux un Guinéen et « un instructeur européen en civil ». La nourriture leur était apportée de l’extérieur par Souleymane Baldé. L’enquête a d’ailleurs montré qu’une partie des sommes remises par les « conseillers européens » a, en fait, été utilisée par Souleymane Baldé et Sadou Bobo Diallo à leur profit personnel.

Dernier élément obtenu par les autorités sénégalaises, et non des moindres : à force de chercher un véhicule qui avait attiré l’attention à Tambacounda où il faisait de nombreux voyages, les policiers sénégalais ont finalement découvert à Dakar six véhicules laissés à la vente chez un garagiste. Tous ont été immatriculés par des officiers français, en leurs noms et grades. L’équipe du 11e choc chargée de monter l’opération a laissé derrière elle une improbable trace : les dossiers d’immatriculation permettent de remonter à Freddy Bauer, Alain de Gaigneron de Marolles, François Saintard, Guy Tocqueville… Les autorités sénégalaises ont la certitude que l’un des véhicules « a servi à transporter à une réunion des membres guinéens du réseau de résistance. »

L’historien Jean-Pierre Bat explique que, en vue de la rencontre qu’il doit avoir avec Mamadou Dia lors de son passage à Paris, Pierre Messmer prépare des éléments de réponse avec le concours du SDECE. L’argumentaire ne sera finalement pas utilisé par le désormais ministre des Armées (Messmer a été nommé en février), mais il était prêt[7].

Revenons d’un mot sur Souleymane Baldé et Sadou Bobo Diallo. Diallo avait déjà été mis en cause par Sékou Touré dans un de ses discours de mai 1959. Baldé accède à son tour à la notoriété publique par la Voix de la Révolution. Les 6 et 7 juin 1960, la radio Guinéenne cite les deux hommes dans ses commentaires : « Le principal instigateur de la contre-révolution anti-guinéenne, le sinistre Sadou Bobo que l’on pouvait apercevoir à n’importe quelle heure du jour et de la nuit chez le Haut-Commissaire Lami n’avait-il pas déjà été s’entretenir avec M. Debré une première fois à Paris et une deuxième fois à Alger ? Il n’est plus un secret pour personne qu’il existe aujourd’hui des preuves irréfutables de la collusion entre certains responsables français et ceux de nos nationaux qui, par ambition et cupidité démesurée, ont délibérément accepté de monnayer la patrie africaine contre leurs intérêts personnels. Les Sadou Bobo, Baldé Souleymane et autres traitres guinéens récemment incarcérés à Dakar par les autorités sénégalaises, sont des dangers publics qu’il convient de châtier comme tels »[8].   

Pour le Sénégal, couper court aux risques de crise diplomatique avec Conakry

L’opération de 1960 a donc été éventée. La partie est difficile pour les autorités sénégalaises, qui ne souhaitent pas placer la France en difficulté, mais qui se passeraient bien d’une crise diplomatique avec leur voisin guinéen. Dakar fait le choix d’une protestation discrète et officielle, qui se fait au plus haut niveau, tandis que la communication officielle cherchera à transmettre à Conakry des signaux de bonne volonté sans pour autant révéler tout ce que savent les autorités sénégalaises.

Le ministre de l’nformation sénégalais, Obeye Diop, reçoit les représentants de la presse dans son bureau. Il leur sert une version des faits très en deçà de ce que connaît le pouvoir sénégalais et gomme l’implication française. Le gouvernement sénégalais, dit-il, a ouvert le 21 avril 1960 une enquête dans la zone frontalière de Kédougou. « Cette enquête menée avec beaucoup de célérité par la police sénégalaise, a amené la découverte de deux entrepôts d’armes de guerre. Le premier au village de Dinn Défélou, situé à cinq km de la frontière guinéenne comprenait : 320 grenades, 76 mitraillettes avec 228 chargeurs, 3 fusils mitrailleurs avec 18 chargeurs, 7 mines à retardement, 62 fusils Mauser, 20 caisses d’explosifs, 10 caisses de munitions, 3 caisses d’affiches et de tracts. Le second, au village de Bakaouka situé à quatre kilomètres de la frontière guinéenne, comprenait un fusil mitrailleur, un pistolet mitrailleur, un pistolet automatique, 20 fusils, 20 grenades, 4 mines à retardement, 2 caisses d’explosifs. » Après avoir noté le danger que de tels stocks d’arme faisaient courir à la sécurité du pays, le ministre poursuit « À la veille de l’indépendance du Mali, les gouvernements des États fédérés et le gouvernement fédéral sauront veiller très strictement à préserver l’intégrité nationale et les institutions démocratiques du pays contre toutes menées subversives ». Puis il indique, manifestement à l’intention du pouvoir guinéen : « Ils entendent également observer le droit des peuples en respectant leur intégrité territoriale et leur souveraineté. En retour, ils attendent des autres États la même correction et la même loyauté. » Dans le même communiqué, les autorités sénégalaises annoncent que les deux « Européens » en fuite depuis que le complot a éclaté, Claude Bachelard et André Havas ont été placés en résidence surveillée « en attendant les conclusions de l’information judiciaire ouverte contre eux ».[9]

Claude Bachelard et André Havas ont fui Conakry le samedi 23 avril à bord d’un avion Jodel de l’aéroclub. Leur appareil se pose vers 15h30 à l’aérodrome civil de Yoff, au Sénégal. Les deux hommes déclarent s’être enfuis de Guinée. Arrêtés, ils sont interrogés au commissariat Central de Police. La situation est suivie avec attention par le Haut-Commissariat à Dakar qui a été averti dès leur arrivée. Bachelard et Havas demandent à un avocat, Me Monville de défendre leurs intérêts. Le dimanche, à 18h00, ils sont inculpés par le parquet de Dakar pour vol et écroués à la prison civile. Ils sont mis en liberté provisoire trois jours plus tard, le 27 avril.

Le 3 mai, le journal « Paris-Dakar », citant radio-Conakry, écrit que le peuple de Conakry attend avec le plus vif intérêt la position officielle du Sénégal sur le problème capital de la mise en liberté des deux français réfugiés à Dakar. De son côté, le Haut-Commissaire Lami apprend « de source sûre » que Sékou Touré a officiellement demandé leur extradition au gouvernement sénégalais. Il envoie aussitôt un télégramme à Paris : « Sauf contre ordre de votre partje ferai ce soir démarche très ferme auprès du président Dia Mamadou pour le mettre en garde contre l’illégalité et le caractère inamical d’une extradition, le cas de ces deux Français relevant des tribunaux du Mali à la justice desquels nous (faisons) confiance. Dans le cas où mon avertissement serait (repoussé) je vous demande autorisation employer tous les moyens à ma disposition, y compris la force, pour empêcher le transfert sur Conakry. »[10]   

Le 11 mai, la presse dakaroise annonce que Bachelard a été condamné à mort par contumace par le tribunal du peuple à Conakry. Le samedi 14 mai, un diplomate français rencontre à 11h00 le procureur général Forster, le secrétaire général du gouvernement du Sénégal. Il lui transmet une proposition du Haut-Commissaire : Bachelard pourrait être rappelé sous les drapeaux, comme réserviste… « Ainsi, estime le gouverneur Lami, sa protection serait assurée par sa résidence dans un corps militaire et l’autorité militaire devenait responsable de sa présence à Dakar. » Forster se montre favorable à cette solution, dit qu’il la présentera à Mamadou Dia.

Dia, pourtant, a déjà donné des instructions pour que Bachelard et Havas soient soumis à une surveillance très stricte. Il a écrit le 11 mai au ministre de la Justice en lui expliquant que « compte-tenu de l’éventualité de leur participation au complot guinéen, nous avons tout intérêt à contrôler discrètement mais étroitement leur comportement en territoire malien » et demande à être tenu « très précisément informé des agissements des intéressés ». Il a également fait donner des instructions aux postes-frontières et aux compagnies de navigation maritime et aériennes pour que le départ des intéressés soit empêché. Les services de police de la région du Cap Vert reçoivent pour consigne de « soumettre à une surveillance continuelle, aussi discrète que possible, les nommés Bachelard et Havas ». Elles sont chargées de rendre compte quotidiennement au travers d’un bulletin de renseignement. 

Le mardi 17 mai, à 12h15 le procureur général Forster informe les autorités françaises que Bachelard et Havas sont, sur décision du Conseil des ministres du Sénégal, assignés à résidence surveillée à Saint-Louis. La mesure vise à la fois à assurer leur sécurité et permettre à la justice de « vérifier s’ils n’étaient pas impliqués dans le trafic d’armes au Sénégal Oriental. » Une lettre du président Dia vient confirmer l’information le soir même, vers 20h00. Le décret qui formalise la décision, le décret 60.165, astreint les deux hommes « à résider à Saint-Louis pour une durée de trois mois à compter de la notification de la présente mesure administrative ». Dès le lendemain, Bachelard et Havas sont transférés par la route à Saint-Louis[11]. Le 13 juin 1960, la gendarmerie informe cependant le Haut-Commissaire que Bachelard a disparu de Saint Louis dans la nuit du 12 au 13 juin[12].

Les deux hommes ont-ils pu être liés au complot ? De forts soupçons pèsent sur l’un d’eux : Claude Bachelard. Roger Faligot et Pascal Krop rappellent qu’il avait fait partie, en Tunisie, du « réseau Magenta » grâce auquel les services français collectaient du renseignement sur les activités politiques tunisiennes, celles des ambassades et celles du FLN algérien. Bachelard, selon les deux auteurs « fuit à temps » après la mise au jour par les autorités tunisiennes du réseau, en février 1959, et l’arrestation de quatorze citoyens français pour espionnage[13].  

Conakry ne se laisse pas convaincre

La communication sénégalaise ne suffit pas à convaincre les autorités guinéennes. Le 26 mai 1960, c’est au tour de Sékou Touré d’écrire à Mamadou Dia[14]. Le dirigeant guinéen assure qu’ « il n’a jamais été dans nos intentions de mettre en cause la participation de votre gouvernement dans les opérations de provocation armée visant à compromettre l’évolution guinéenne », mais il dit rapidement la frustration des autorités guinéennes vis-à-vis du discours officiel sénégalais : « il est impensable et, en tout cas, inadmissible que les responsables du gouvernement du Sénégal puissent, pour des raisons étrangères à la cause de l’Indépendance et du progrès Africains, observer une attitude de complaisance. » Sékou Touré indique notamment : « Il ne fait aucun doute, ni dans l’esprit du peuple guinéen, ni dans celui des peuples frères des autres États africains, que les importants dispositifs matériels en armes et en munitions ne sauraient être le fait isolé de quelques hommes, voire de quelques guinéens égarés, comme l’ont laissé ressortir les informations diffusées par les radios du Sénégal et du Mali dans le but de tout réduire aux proportions de querelles de personnes ou de règlements de comptes entre guinéens. » Le courrier annonce, sur un ton menaçant, qu’« Avant de tirer des leçons définitives de la situation qui pourraient avoir des conséquences incalculables sur le devenir de nos relations », la Guinée a décidé d’envoyer en « mission de bonne volonté » le ministre de l’Intérieur et des collectivités publiques, Damantang Camara, accompagné du consul général de Guinée à Freetown, Gadiri Mangue. 

Les deux hommes arrivent le vendredi 27 mai 1960 dans la soirée. Dès le samedi, le ministre déclare à la presse qu’il s’agit de rétablir un contact qui s’était perdu après l’accession de la Guinée à l’indépendance. Mais avoue aussi qu’il souhaite parler avec les autorités sénégalaises du dossier brûlant du moment : « Nous allons aborder le problème du trafic d’armes à notre frontière. Il est nécessaire que nous sachions dans quelles conditions les armes furent introduites en Guinée et si le gouvernement du Sénégal a pris des mesures en vue de les empêcher de circuler. Nous confronterons nos renseignements et tirerons les conclusions qui s’imposent. »[15]. La délégation est reçue en audience par Mamadou Dia le lundi, et quitte Dakar le 31.    

Les publications du PDG s’attaquent elles aussi au gouvernement de Dakar. Dans sa livraison de mars-avril 1960, la revue Liberté donne sa lecture de ce qui vient de se passer. L’indépendance guinéenne gêne trop ses voisins, car il s’agit d’une indépendance réelle à la différence de celle négociée avec l’ancien colonisateur : « On ne pouvait pas éviter qu’à un moment donné la comparaison ne s’impose une fois de plus aux yeux des peuples, entre leur Indépendance, octroyée, limitée, morcelée, contrôlée et l’Indépendance réelle et totale de la Guinée et d’ailleurs des autres États indépendants d’Afrique. Dès aujourd’hui, nous savons que le Mali [La fédération du Mali, regroupant les actuels Mali et Sénégal jusqu’à son éclatement le 20 août 1960, NdlR ] cède des bases militaires, notamment celle du Cap Vert, nous savons que la monnaie restera en pratique sous le contrôle des autorités monétaires de la fameuse zone franc, qu’il y aura des capitales où l’Ambassadeur du gouvernement De Gaulle représentera simultanément le gouvernement du Mali, etc… Il est inévitable qu’un jour ou l’autre, le paysan sénégalais en vienne à se dire : la Guinée se passe très bien de garnisons étrangères sur son territoire, pourquoi pas nous ? Que la communauté soit celle du 28 septembre, ou la communauté « rénovée » de 1960, l’existence de notre République la gêne tout autant. » La revue poursuit un peu plus loin la démonstration : « On voit où est l’astuce des colonialistes, il faut amener les dirigeants africains du Mali à avoir, eux aussi, un intérêt personnel à s’associer aux manœuvres antiguinéennes. C’est avec quelque regret que l’on est bien obligé de constater que jusqu’ici ils se sont prêtés à ce jeu dangereux. »

L’auteur du texte en vient alors au complot : « C’est pourtant un fait, les démentis ministériels de Dakar n’y changent rien, que sur le territoire du Mali, comme sur celui de la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny, on a concentré des troupes susceptibles d’intervenir dès que le prétexte leur aurait été fourni. Et puis, si des armes ont été introduites clandestinement en Guinée, il a bien fallu qu’elles viennent de quelque part… de même qu’il a bien fallu imprimer quelque part les tracts qu’on s’apprêtait à lancer le 25 mai. »

Y a-t-il eu, dans cette affaire, complicité du Sénégal, ou tout au moins de certaines autorités sénégalaises ? L’ancien responsable du SDECE Maurice Robert affirme que oui : selon lui, le ministre de l’Intérieur Gabriel d’Arboussier « était parfaitement au courant de nos opérations clandestines ». Robert précise : « nous avions exercé une forte pression sur les autorités sénégalaises pour qu’elles abritassent sur leur sol une base d’entraînement à la guérilla ». Concernant les protestations officielles sénégalaises, Maurice Robert estime que « le pays souhaitait légitimement préserver ses relations avec la Guinée. Sékou était moins acharné contre Senghor que contre Houphouët, qu’il accusait de tous les mots et qu’il considérait comme son ennemi numéro un. Pour sauver les apparences, les responsables sénégalais n’eurent pas d’autre solution que de prendre les devants, de manifester leur indignation auprès de la France, de désavouer et de condamner des pratiques consistant à utiliser leur territoire pour mener des opérations subversives. »[16]

Ces affirmations sont démenties par Roland Colin. L’ancien collaborateur de Mamadou Dia affirme que les autorités sénégalaises ignoraient tout de l’opération de subversion en cours de préparation depuis leur territoire[17]. Il est vrai que les deux documents de protestation transmis de manière confidentielle à de Gaulle par les autorités sénégalaises dans cette affaire du « complot » laissent penser qu’une partie au moins de l’exécutif sénégalais a effectivement été surprise et indignée.

De tous les secrets de Persil, l’un des plus impénétrables reste pourtant les raisons de son échec. Comment, alors que des réseaux ont été formés, des caches d’armes constituées, l’opération a-t-elle pu s’évanouir d’un seul coup ? Pourquoi a-t-elle été démontée ? C’est ce que nous essaierons de comprendre dans le prochain épisode de cette série.

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[1] Cf. Fonds Foccart. Arch. Nat. AG/5(F)/11

[2] Cf. la référence portée à la main par le général de Gaulle sur le courrier.

[3] Cf. GAILLARD (1995) t1, p 214. On notera qu’au travers de ce court paragraphe, Foccart reconnaît de fait sa responsabilité dans l’opération menée contre Sékou Touré.

[4] Cf. « Le président du Conseil à M. Le Haut-Commissaire représentant le président de la Communauté à Dakar », brouillon de lettre du 20 mai 1960. Archives personnelles de Roland Colin.

[5] Cf. Fonds Foccart. Arch. Nat. AG/5(F)/11.

[6] « Matraque », le survivant de l’opération Persil dont nous avons recueilli le témoignage, indique ne pas avoir connu de Sergent Wasus, mais bien un sergent Garuz, frère du premier et qui s’occupait de ses transmissions. Correspondance par mail avec l’un des auteurs.

[7] Cf. BAT (2018) texte à paraître.

[8] Transcription du commentaire diffusé par Radio Conakry les 6 et 7 juin 1960. Archives Diplomatiques. La Courneuve. Boîte 51QO/43.

[9] Cf. Dépêche APS « Découverte de deux entrepôts d’armes de guerre dans le cercle de Kédougou » Fonds Foccart, Arch. Nat. 5 AGF/1140.

[10] Cf. Télégramme n°242-243 du 3 mai 1960. Fonds Foccart, Arch. Nat. 5 AGF/1140.

[11] « Réfugiés français venant de Conakry » Lettre du Haut-Commissaire Lami à Monsieur le secrétaire d’État chargé des Relations avec les États de la Communauté du 19 mai 1960 et ses annexes. Fonds Foccart des Archives Nationales, boîte 5AGF1140. 

[12] « Situation de deux français enfuis de Conakry » Note de la présidence de la Communauté du 17 juin 1960. Fonds Foccart des Archives Nationales, boîte 5AGF1140.  

[13] Cf. FALIGOT et KROP (1985) pp 215-217.

[14] Lettre du président du gouvernement de la République de Guinée adressée au président du gouvernement de la République du Sénégal, 26 mai 1960. Archives personnelles de Roland Colin.

[15] « Le ministre de l’Intérieur guinéen à Dakar afin de renouer les contacts entre les deux pays » Dépêche AFP du 31/5/1960.

[16] Cf. ROBERT (2004), p 109.

[17] Entretien avec l’un des auteurs, 15 septembre 2017.

Publié le 14/06/2018 - Modifié le 06/07/2018

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