La pendaison du 25 janvier 1971 à Conakry, d'après une photo d'époque.
La pendaison du 25 janvier 1971 à Conakry, d'après une photo d'époque.
KHP
Article

4/5 : Le complot de la « cinquième colonne »

Après l’agression des Portugais le 22 novembre 1970, une chasse aux « traîtres » est lancée en Guinée pour traquer les complices de l’attaque. Le pouvoir met en scène des exécutions publiques. Une ambiance de dénonciation et de psychose s’installe. 1971 résonne encore comme l’une des années les plus sombres du régime de Sékou Touré. Suite de notre série en cinq épisodes sur l’opération Mar Verde et la Grande Purge qu’elle a provoquée.
Par Coralie Pierret -

Sur les hauteurs de la préfecture de Mali, au nord de la Guinée, le kouratier transformé en échafaud cinquante-sept ans plus tôt a disparu. Au centre de la place demeurent la souche de l’arbre et le traumatisme. « Nous avions vraiment pitié de voir des êtres humains flottants, suspendus à une branche », raconte un ancien de la localité[1].

Début 1971, pourtant, la version est bien différente dans la presse. « Les pendaisons se sont déroulées dans une atmosphère de carnaval », annonce gaillardement le speaker de Radio Conakry[2]. Trois semaines avant ce 25 janvier meurtrier, Sékou Touré donne le ton lors de ses vœux à la nation : « L’année 1971 doit être le départ de la violence révolutionnaire appuyant une offensive systématique et généralisée contre la mainmise impérialiste, contre ses privilèges illégitimes et ses intérêts égoïstes, en même temps que devront être dénoncés, sinon anéantis par tous les moyens appropriés, les Africains traîtres à la Patrie africaine[3]»

Si la violence verbale des éditoriaux ne laisse guère de doute sur la sévérité des verdicts rendus, le procès populaire s’ouvre le 18 janvier 1971. Dans chaque service administratif, quartier ou PRL, pouvoir révolutionnaire local (le nom « révolutionnaire » donné aux instances locales sous Sékou Touré), chaque citoyen est appelé à se prononcer. « Des documents ont été envoyés partout concernant la condamnation des responsables de l’agression des Portugais. Nous devions nous prononcer seulement sur les peines. Les coupables : peine capitale ? Oui ou non. Les complices : peine capitale ? Les douteux : travaux forcés à perpétuité ? Mais qui est responsable ? Comment l’enquête a abouti à ces conclusions ? Rien n’a été dit. Et gare à celui qui dans la salle se lève pour s’opposer ! », témoigne Amara Camara, un ancien fonctionnaire de la météo[4]. Il précise : « Le jour de la réunion, un certain M.Diallo s’est exclamé : "je suis musulman, je ne peux pas demander la mort de quelqu’un’" Tout de suite, le syndicat voulait l’emmener en prison, au camp Boiro. Nous avons négocié pendant trois heures. Finalement, ils l’ont laissé ». Le 24 janvier, la sentence tombe à l’Assemblée nationale érigée en Tribunal populaire révolutionnaire suprême - après la diffusion des aveux des coupables probablement enregistrés dans la geôle politique du camp Boiro.

Au petit matin, Barry III, secrétaire général du gouvernement, Moriba Magassouba, ministre délégué au Fouta, Keira Kara, commissaire de police et Baldet Ousmane, secrétaire d’État aux Finances sont pendus dans la capitale sous le pont du 8 novembre, à Conakry. Plus tard dans la journée, toute la ville est invitée à se rendre sur les lieux. Les curieux s’approchent, les professeurs escortent les écoliers. Agée de 7 ans, la fille de Baldet Ousmane est dans les rangs. « J’ai tout de suite reconnu mon père. Il avait le même complet que le jour de son arrestation, deux mois auparavant », se souvient-elle. Ce jour-là, ses enseignants lui interdisent de pleurer.

Au même moment à plusieurs centaines de kilomètres, à Labé, la capitale du Fouta Djalon, une femme fond en larmes devant un autre « spectacle macabre ». Aussitôt interpellée par des miliciens de la Révolution, elle explique qu’un de ses parents est décédé. « Elle n’a pas osé dire qu’elle pleurait parce que des Guinéens avaient pendu d’autres Guinéens », rapporte Sékou Cissoko, témoin des événements[5]. Aujourd’hui, les cordes et les deux acacias où ont pendu les « mercenaires » de Labé ont été remplacés par des cages de football et des vestiaires. Mais à l’époque explique-t-il, « le stade était plein. Les habitants devaient chanter ou danser. C’était les mercenaires, donc les ennemis de la Guinée. Leur mort devait faire rire et non pleurer ». Mais ces pendaisons lui laissent encore des sentiments mêlés d’impuissance et d’horreur, des traces « incurables ».

Après le procès et le jugement des coupables, le flux des arrestations s’accélère. A tel point que la présidence rappelle à l’ordre les gouverneurs de régions. Dans une circulaire de février 1971[6], dénichée dans un dossier poussiéreux des archives de Labé, Ahmed Sékou Touré s’offusque des nombreuses détentions « pour des motifs divers sans que les autorités de tutelle en soient informées ». S’inquiétant de la « cohérence » de son administration, il « demande avec insistance de rendre compte au Président ainsi qu’au secrétaire d’État à l’Intérieur et à la Sécurité, par message chiffré de toutes les arrestations ordonnées par vous. » Avant de conclure : « j’insiste pour qu’il n’y ait pas d’abus et que vous continuiez à défendre la Révolution envers et contre tout. Il ne s’agit pas de limiter votre compétence mais de rétablir l’ordre hiérarchique. »

Circulaire du 26 février 1971 adressée par Ahmed Sékou Touré aux gouverneurs de régions. I RFI
Cliquer sur l'image pour télécharger l'intégralité du document

Encore une fois dans la presse, le discours diffère. On y encourage la dénonciation et la délation. Le journal officiel Horoya reprend un discours de Sékou Touré en juin 1971 : « Continuez, recherchez, fouillez partout où besoin sera. Ne laissez aucun complice. Nous vous faisons entière confiance. Allez jusqu’au bout, allez en profondeur, (...) c’est la radicalisation de la Révolution, c’est notre victoire.[7] » L’objectif est clair : démasquer les complices intérieurs organisés en réseaux en liaison avec les puissances étrangères.

Le « réseau ouest-allemand »

Plusieurs présumés réseaux sont « démantelés » en 1971, dont celui des « SS nazis », le plus célèbre. Il était dirigé par un ancien « SS-Sturmbannführer »[8], Hermann Seibold, alors directeur du centre de formation professionnelle de Bordo, près de Kankan en Haute-Guinée. Le rapport d’enquête du comité révolutionnaire sur l’agression des Portugais[9] en fait une des têtes de la cinquième colonne[10]. De son “vrai nom” Bruno Freitag, il aurait été le responsable des services secrets ouest-allemand, chargé d’organiser un réseau d’espionnage et de recruter des Guinéens à Kankan et à Conakry. André Lewin, dans sa biographie de Sékou Touré, écrit que le 29 janvier[11] : « Radio Conakry annonce que la Guinée a rompu ses relations diplomatiques avec la RFA et affirme que Sékou Touré a eu en mains des preuves irréfutables sur la complicité d’agents allemands avec le Portugal. » Parmi ces preuves, le suicide troublant de l’ambassadeur de RFA au Portugal à Lisbonne, le 30 novembre. Une semaine après l’attaque du 22 novembre.

Cependant, d’autres aveux de complices allemands publiés dans le Livre Blanc[12] laissent perplexe. Le directeur de la brasserie nationale la Sobragui, Adolf Marx, membre présumé du réseau, aurait par exemple reçu l’ordre d’empoisonner la bière guinéenne, ce qu’il aurait refusé de faire d’après sa déposition[13]. Autre exemple, le docteur Kozel qui aurait appris lors d’une “causerie” avec Hermann Seibold que ce dernier aurait commandé un poste émetteur, en Allemagne de l’Ouest[14]. Surprenant de voir le présumé chef des services secrets allemands se livrer facilement à de telles révélations.

D’après une déclaration du PDG, parti démocratique de Guinée, c’est « à Kankan que la subversion avait atteint son maximum »[15]. Mais le réseau Seibold, autrement appelé réseau « SS nazi », n’était pas seul. Des liens avec d’autres réseaux sont détaillés dans la déposition du franco-guinéen Jean-Paul Alata, accusé d’être chef du groupe Foccart, du nom de l’ancien secrétaire des affaires africaines de l’Elysée. Des allégations qu’il a toujours niées. Il affirme, après sa libération en 1975, avoir été victime de torture. « Ce qu'il y a de particulièrement original dans le système guinéen, c'est qu'on ne vous demande pas d'avouer des faits précis, puisqu'on sait très bien que vous êtes totalement innocent de ce qu'on vous accuse. On vous demande simplement de répondre : « Oui, je suis coupable. » Le reste, ils se chargent de le remplir. Donc on vous met en demeure, après différentes pressions physiques et morales, de dire : « D'accord, je fais partie de tel réseau : SS Nazi, CIA, SDECE, Front anti-guinéen, etc. Et j'ai touché » — alors là, ils vous le fixent eux-mêmes, le montant : tu as touché 310 000 dollars, 510 000 dollars, 1 million 375 000 dollars », témoignera cet ancien prisonnier du camp Boiro à sa sortie de prison[16].

Car à l’époque, il existe, selon la thèse du complot défendue par les autorités, «  une coordination entre le groupe Foccart, le réseau Seibold, le gouvernement fasciste portugais et les forces d’appui de l’OTAN », lit-on dans le rapport d’enquête du comité révolutionnaire[17]. Les accusations en cascade ciblent donc aussi des étrangers, par la suite condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Une épuration sans précédent

Sekou Touré est à l’époque convaincu que « le monde entier se ligue contre lui », selon les confidences de Telli Diallo, alors secrétaire général de l’OUA, Organisation de l’Union Africaine, à l’ambassadeur de France en Ethiopie. Lors d’un voyage, en décembre 1970, le diplomate guinéen rencontre Sékou Touré, atteint, déclare-t-il, « d’une fureur démentielle quasi-pathologique, confinant à la haine raciale, à l’obsession maladive contre les Blancs quels qu’ils soient »[18]. Mais la répression est plus impitoyable encore pour les Guinéens. Technicien de cinéma, enseignant, commerçant ou ministre : tout le monde est touché.

En 1971, le climat est délétère et les délations sont quotidiennes. Tout au long de l’année, chacun scrute et soupçonne. Une note confidentielle du ministère des Affaires étrangères français[19] affirme  que deux fédérations sont rappelées à l’ordre par Conakry : l’une pour excès de violences, l’autre pour arrestations illégales. « C’est vrai qu’il y a eu des accusations à tort », reconnaît l’ancien directeur des services de sécurité de Sékou Touré[20]. Les arrestations arbitraires, souvent effectuées à la nuit tombée par la milice populaire à la botte du pouvoir, terrorisent une partie de la population. « l’époque, même si tu recevais une correspondance venant de l’extérieur tout de suite on pensait que tu étais anti-guinéen et on risquait de t’arrêter. Il fallait se cacher. Même pour les vêtements ! Dès que tu t’habillais bien, on te demandait comment tu avais gagné le prix de la chaussure ou du complet. Tout était contrôlé[21] », témoigne le fils d’un gouverneur arrêté et fusillé en 1971.

Le complot de la cinquième colonne entraînera donc une épuration à peine voilée et une chasse aux suspects sans précédent. Des rafles aux perquisitions, le quotidien des Guinéens est rythmé par l’annonce des arrestations, la diffusion des dépositions des agents de la cinquième colonne sur Radio-Conakry et les meetings politiques censés distiller la propagande du régime. Comme un étau, et à l’instar de nombreux complots essuyés par le pouvoir, la machine se referme sur les proches du Président ou les premiers dénonciateurs. Dans la première édition du Libre Blanc, en mars 1971, vingt-six ministres publient des déclarations de soutien à Sékou Touré. Parmi eux, au moins neuf seront arrêtés, conduits au camp Boiro ou fusillés au long de l’année 1971. « Rien ne pourrait briser les barreaux de cette sorte de prison où la logique de son système poussée à l’absurde avait enfermé le Président guinéen[22] », conclura Diallo Telli devant l’ambassadeur français.

picto pdf

 
  Cliquer ici pour télécharger l'intégralité de cet article.

<< Relire l'épisode précédent : 3/5 : La bataille de Conakry

>> Lire la suite de notre série : 5/5 : Emile Cissé, la victime et le bourreau

----

[1]      Entretien avec l’auteur. Labé. Mars 2018.

[2]      Bulletin mensuel n°116. Du 21 décembre 1970 au 24 janvier 1971. Service Historique de la défense nationale. Cote de la boite GR9 Q5 122.

[3]      Message à la nation de Sékou Touré. Horoya Hebdo. Numéro spécial. 1er janvier 1971.

[4]      Entretien avec l’auteur. Conakry. Janvier 2018.

[5]      Entretien avec l’auteur. Labé. Mars 2018.

[6]      Circulaire du président de la République aux gouverneurs de régions. 26 février 1971. N°008/71/PRG. Archives de Labé.

[7]      Horoya Hebdo. 19-25 juin 1971. Archives de Conakry.

[8]      Selon la biographie qu’a écrite Johann Christian Lankes, ancien ambassadeur de RFA en Guinée, reprise dans : André Lewin, Ahmed Sékou Touré, Président de la Guinée de 1958 à 1984, Tome 6 – novembre 1970 – juillet 1976. L’Harmattan. p.80.

[9]      Rapport sur l’agression impérialo-portugaise. Livre blanc. p.401. Imprimerie nationale Patrice Lumumba. Conakry. Mars 1971.

[10]    Expression apparue pendant la guerre d’Espagne en 1936 pour désigner les forces dissidentes cachées à Madrid sans qui la prise de la ville aurait été impossible.

[11]    André Lewin, Ahmed Sékou Touré, Président de la Guinée de 1958 à 1984, Tome 6 – novembre 1970 – juillet 1976. L’Harmattan. p.71.

[12]    Livre de propagande publié en 1971 par le régime pour expliquer la thèse du complot de la cinquième colonne.

[13]    Déposition d’Adolf Marx. Livre blanc. p. 506. Imprimerie nationale Patrice Lumumba. Conakry. Mars 1971.

[14]    Déposition du Docteur Kozel. Livre blanc. p. 509. Imprimerie nationale Patrice Lumumba. Conakry. Mars 1971.

[15]    Meeting du bureau politique national. Horoya 19-25 juin 1971. Archives de Conakry.

[16]    Interview de Jean-Paul Alata, réalisée en 1977 par Anne Blancard de Radio France International. https://www.campboiro.org/.

[17]    Rapport sur l’agression impérialo-portugaise. Livre blanc. p.401. Imprimerie nationale Patrice Lumumba. Conakry. Mars 1971.

[18]    Lettre de Jean-Pierre Bénard, ambassadeur de France en Ethiopie à l’attention de Maurice Schumann, ministre des Affaires étrangères en France. Direction d’Afrique-Levant. 19 mars 1971. Archives du Quai d'Orsay, archives de la Courneuve. Boite 51 QONT 33.

[19]    Synthèse « confidentiel défense ».du 15 décembre 1970 au 15 janvier 1971. Archives du Quai d'Orsay, archives de la Courneuve. Boîte 51 QONT 33.

[20]    Entretien avec l’auteur. Conakry. Avril 2018.

[21]    Entretien avec l’auteur. Labé. Mars 2018.

[22]    Lettre de Jean-Pierre Bénard, ambassadeur de France en Ethiopie à l’attention de Maurice Schumann, ministre des affaires étrangères en France. Direction d’Afrique-Levant. 19 mars 1971. Archives du Quai d'Orsay, archives de la Courneuve. Boîte 51 QONT 33.

Publié le 14/06/2018 - Modifié le 10/07/2018

RFI SAVOIRS n'est pas responsable des contenus provenant de sites internet externes

Fréquentation certifiée par l'OJDOJD Dénombrement des médias