Fuzileiros portugais en opération.
Fuzileiros portugais en opération.
RFI
Article

3/5 : La bataille de Conakry

Le 22 Novembre 1970, les forces armées portugaises lancent une attaque contre la République de Guinée. Le coup de force échoue partiellement, mais va donner le coup d’envoi de la plus grande vague de répression de l’histoire du pays, à partir de 1971. RFI est allé à la recherche de témoins et d’archives et raconte, dans une série exclusive en 5 volets, l’histoire de ces années, les plus sombres du régime d’Ahmed Sékou Touré. À l’origine de cette « Grande Purge », une tentative de coup militaire préparée depuis Bissau, toujours colonisée. Les officiers portugais ont élaboré un plan, fixé les objectifs, recruté des hommes, mais le jour J, tout ne se déroule pas comme prévu…
Par Carol Valade, Laurent Correau et Coralie Pierret -

La nuit a enveloppé l’archipel des Bijagos et les eaux qui bordent le territoire continental de la « Guinée Portugaise ». Les uns après les autres, les six navires engagés dans l’opération Mar Verde mettent le cap sur Conakry. L’approche se fait en ordre dispersé afin de passer pour des navires de pêche. Ils ont été repeints en gris de la cale jusqu’aux bouées de sauvetage pour éviter toute identification[1]. Les échanges radio doivent se faire en français. Le Cassiopeia, le Dragão et le Montante assureront l’approche par le Nord. L’Orion s’occupera de l’approche centrale. L’Hidra et Le Bombarda viendront du sud.

À leur bord, 430 soldats vont prendre part à l’opération : 200 membres du FLNG (Front de libération national de Guinée), 150 CCA (compagnie de commandos africains) et 80 DFE (Destacamento de fuzilleiros especiais), l’unité la plus redoutée de l’armée coloniale. Ils constituent le Task Groupe 27-2 dont Calvão, alias CTG 2, prend le commandement. Les Portugais se sont teint le visage en noir, les uniformes russes sont semblables à ceux des militaires guinéens, seul un brassard vert au côté gauche les distingue[2].

Calvão transmet l’ordre de « naviguer avec l’artillerie prête au combat[3] ». Puis fait passer un second message : « vérifier attentivement (…) si le personnel porte un quelconque indice compromettant le pays ». Les plaques de groupe sanguin, les revues et même les boîtes d’allumettes sont jetés à la mer par les officiers. Pour calmer leurs nerfs, les soldats devront fumer des cigarettes guinéennes ou rien[4].

À bord de l’Orion, Calvão rédige l’ordre de mission transmis aux différentes unités : 1/Détruire le QG du PAIGC 2/Libérer les prisonniers 3/Détruire les embarcations du PAIGC 4/Neutraliser l’aviation[5]. Si l’assassinat de Sékou Touré et la capture d’Amilcar Cabral ne sont pas posés par écrit, « ces objectifs ne font aucun doute (…) au vu des récits faits par les différents groupes d’attaque », affirme Luis Marinho, un journaliste portugais auteur d’un livre d’enquête sur cette opération[6]

Dans le bureau du général de Spinola, le gouverneur militaire de la Guinée portugaise, le télex se met à ronronner. Une feuille portant les mots « Conakry a vista » (Conakry à vue) s’extirpe de la machine. Ce n’est plus qu’une question d’heures. « Nous sommes partis à 8 heures du soir et nous sommes arrivés ici [à Conakry] à 10 heures le lendemain soir », note João Januario Lopes, l’un des officiers commandos, qui poursuit : « Quand nous sommes arrivés et que nous avons commencé à voir les lumières de Conakry, quelque chose d’étrange est arrivé : la plupart des gens ne savaient pas où nous allions, d’autres ne croyaient pas que nous venions ici, et ils ont commencé à se dire que nous allions au Cap-Vert et que les lumières que nous voyions étaient celles du Cap-Vert ; et je pensais : "Ah ! Si vous saviez où nous sommes, au lieu du Cap-Vert !" »

L’officier portugais qu’il seconde, le capitaine Lopes Morais annonce : « Vous allez sauter à terre. » « Comment cela, sauter à terre ? On nous avait dit que c’étaient les autres qui iraient à terre ». « Nous ne pouvons pas faire autrement, ce sont les ordres. » La réalité de la mission commence à apparaître, le mécontentement éclate chez les commandos : « Mais alors ce n’est pas vrai que nous sommes venus uniquement pour débarquer des gens de la République de Guinée ? » s’exclame un certain Mario Dias. « Non, nous avons d’autres objectifs, répond Morais. Nous, nous allons à l’aéroport. D’autres groupes se dirigeront vers le bureau de poste, la centrale électrique et le PAIGC. »[7]

Débarquement

La lune est nouvelle, la marée pleine[8] et aucun vent n’agite les haubans. Alpoim Calvão n’a pas seulement choisi la date en fonction de critères météorologiques : en ce samedi soir, les dancings et cinémas de Conakry sont pleins à craquer. « Nous avons été surpris, c’est vrai, mais pas entièrement[9]», explique, quarante-huit ans plus tard, l’ancien directeur des services de sécurité de la présidence sous Sékou Touré, Mandifing Diané. À l’époque, il est stagiaire mais déjà en poste. Il se souvient que les groupes des « complices guinéens de l’extérieur » avaientt été infiltrés par les services guinéens. « Cette agression devait avoir lieu le 19 novembre, nous étions préparés. Nous savions que l’arrivée était prévue par la mer, les frontières terrestres étaient fermées et surveillées. Mais ils ne sont pas venus le 19, ni le 20, ni le 21 », raconte-il. Et le 22 novembre tombe un samedi. « Conakry était une ville très vivante à cette époque, le dispositif a été relâché. »

Équipe Victor. Premier objectif des assaillants : neutraliser les navires de patrouille qui mouillent dans le port. C’est la mission assignée à l’équipe Victor. 0h45 : les canots sont à l’eau. 1h30 : 14 soldats et un guide accostent sur la digue nord. La sentinelle est neutralisée. Les hommes montent à bord des trois vedettes en lançant des grenades, tuent l’équipage et sabotent les navires dans une grande explosion. On aperçoit depuis l’Orion une « boule de feu » s’élever vers le ciel, note Calvão[10]. En 20 minutes, tout est fini. L’équipe rejoint son bord vers 2h10 avec deux blessés légers. À cet instant précis les lumières s’éteignent et la ville est plongée dans le noir. Le groupe India vient d’atteindre son objectif : la centrale électrique de Conakry. Calvão compte sur « l’effet psychologique » pour « déstabiliser » les troupes de Sékou Touré[11].

Équipe Zulu. Le Dragaõ et le Cassiopea ont jeté l’ancre dans une petite baie au nord de la péninsule de Conakry. L’équipe Zulu s’apprête à jouer sa partition. Elle est chargée d’attaquer le camp de la milice, la Villa Silly (la résidence du président), les positions du PAIGC et la prison La Montagne. Signe de l’importance accordée aux objectifs qui lui ont été assignés, le groupe est en majorité composé de « fuzileiros especiais », le commando le plus redouté de l’armée coloniale. Le DFE 21[12] glisse vers la terre à bord d’une dizaine de canots pneumatiques, certains sont retardés par des filets de pêche mais tous sont opérationnels à 02h15[13].

« Avec une détermination remarquable, se rappelle Calvão, 22 hommes se lancent à l’assaut du camp [de la milice] (…) grenades à la main, à coups de bazooka et de quelques rafales de mitrailleuse bien placées, ils mettent hors d’état de nuire une soixantaine de miliciens[14] », avant de sauter le mur qui sépare le camp de la fameuse Villa Silly, dans le quartier Bellevue. Ils grimpent les escaliers quatre à quatre mais trouvent le lit encore fait et personne dans les draps. « Nous avons fouillé puis incendié la maison », relate le second lieutenant Benjamin Abreu, « Nous nous attendions toujours à une réponse énergique qui n’est jamais venue[15] ».

La veille au soir, Mandifing Diané était avec le président Sékou Touré. Le président, se souvient-il, aurait assuré à l’un de ses chefs d’état-major pendant leur partie de damier « Ce soir, je vais passer la nuit à Bellevue, la villa Silly ». « Je l’ai moi-même accompagné à Bellevue le soir même avant de rentrer chez moi », assure-t-il  « J’ai été réveillé par les bombardements aux environs de 2h du matin. J’ai alors appris alors que Bellevue était attaquée. Je croyais que le président avait été tué ». Ahmed Sékou Touré a en fait été placé en lieu sûr.

Aucune trace non plus d’Amilcar Cabral. Le leader du PAIGC n’est pas en Guinée cette nuit-là, mais les Portugais l’ignorent. « Une faute gravissime de la DGS » estime le journaliste Luis Marinho. Son domicile est attaqué mais les dégâts sont minimes : « seule la femme d’Amilcar a eu le tympan percé[16] » affirmera 14 ans plus tard son demi-frère et premier président de la Guinée Bissau, Luis Cabral. Les principales installations du PAIGC sont néanmoins détruites.

Dans sa cellule, Antόnio Lobato est brutalement tiré de son sommeil par une série de détonations. Après 7 longues années d’incarcération, il a perdu près de 25 kilos mais pas l’espoir de recouvrer sa liberté. « Cela me paraissait irréel[17], se souvient l’ancien détenu portugais, mais les tirs se rapprochaient très rapidement et devenaient de plus en plus distincts ». Il se met à réfléchir très vite. Il pense d’abord à un coup d’État puis à une opération de sauvetage. « Je n’ai plus aucun doute lorsqu’un tir de bazooka ouvre un trou béant dans la salle. J’étais sûr que c’était les nôtres et en effet : la première personne que j’ai vue était le commandant de l’attaque sur la prison. »

Les balles crépitent. Les assaillants répliquent et le bâtiment prend feu. Les 26 prisonniers portugais exultent. « Ils sont tous sortis au milieu d’une grande explosion joie, ils pleuraient et riaient. Nous voulions partir tout de suite, mais eux ils voulaient faire la fête ![18] » rapporte le fuzilleiro Isidoro Cernadas, qui participe à l’assaut. « Nous avons marché en direction de la mer en essuyant quelques tirs auxquels nos hommes ont répondu de manière plutôt efficace[19], » se remémore Lobato. « Nous avons traversé ce qui ressemblait à des champs, en passant par des chemins de la terre battue sans rencontrer presque personne ».

Équipe Oscar. Cela fait quelques heures que les militaires guinéens circulent plus que d’ordinaire autour du Camp de la Garde républicaine, devenu Camp Boiro. Ismaël Condé, hospitalisé à l’hôpital Donka, situé juste en face du camp, a reçu une permission pour rendre visite à une tante. Il est à deux pas de là. Sur le chemin du retour, il sent que quelque chose d’anormal se trame. « Un décret était passé à la télévision vers 19h45 qui avait destitué Zoumaniki Kékoura, le commandant d’état-major de la gendarmerie pour le placer gouverneur à Kérouané. Je me suis dit qu’il était peut-être mécontent et qu’il organisait un léger mouvement[20] ». 

Les 40 éléments de l’équipe Oscar ne tardent pas à arriver devant le portail du camp. Ils tentent de désarmer la sentinelle, mais celle-ci leur échappe et s’enferme dans le bâtiment pour donner l’alerte. Pris sous un feu nourri, les Portugais cherchent à se mettre à couvert. Soudain l’un d’entre eux se précipite à travers la fenêtre, il se nomme Marcelino da Mata : « je me suis jeté la tête la première contre la fenêtre et d’un coup de sabre j’ai tué le sergent. Je me suis retourné pour ouvrir la porte et c’est à ce moment que l’alferes[21] a été tué d’une une salve dans la tête[22]. » Les soldats qui sortent sont abattus sans pitié dans la confusion, les autres prennent la fuite. Les Portugais libèrent plus de 400 prisonniers puis les 20 membres du FLNG pénètrent à leur tour dans l’enceinte.

Au moment de l’intrusion des Portugais dans le camp, Ismaël Condé a regagné l’hôpital Donka. Du toit du quatrième étage, il observe l’attaque accompagné de quelques malades. « Nous avons d’abord entendu des grenades offensives. Puis, avec le crépitement des armes et les cris, nous nous sommes dit que ça devait être sérieux. » L’un d’entre eux, équipé de jumelles, aperçoit au loin des bateaux. « Ce patient nous a assuré que les navires faisaient des allers et retours, » témoigne Ismaël Condé. Pendant ce temps, les tirs continuent de résonner à travers la ville.

Équipe Mike. « Après avoir débarqué le groupe chargé de prendre le camp de la Garde républicaine de Camayenne (…) se souvient Ibrahima Thierno Diallo, du FLNG « le navire dans lequel je me trouvais en compagnie de mes adjoints les plus proches, "La Montante", a accosté au niveau de la jetée du Yatch Club de Conakry [23]». Il prend la tête de l’équipe Mike avec pour objectif le camp militaire Samory et se rend maître des lieux sans verser une goutte de sang[24]. Depuis leur position, ils abattent au bazooka 16 véhicules chargés de militaires et incendient l’état-major. Ces renforts inattendus en provenance du camp Alpha Yaya, en banlieue de Conakry, « nous ont fortement inquiétés[25] », se rappelle Thierno Diallo des FLNG, car à cette heure, le pont Tombo, sur l’isthme reliant le centre-ville au continent, aurait déjà dû être coupé.

Équipe Sierra. Le capitaine Morais presse le pas. Son équipe doit neutraliser les avions de combats de Sékou Touré pour permettre à la flotte ainsi qu’à l’aviation portugaise d’appuyer les opérations au sol. « Un objectif indispensable », explique Calvão « car nous n’avions aucun moyen de défense anti-aérien[26] ». Inquiet du retard pris par le groupe, il envoie deux hommes à l’arrière qui reviennent en annonçant que plusieurs soldats ont disparu. Le lieutenant João Januario Lopes, qui avait déjà fait part de ses doutes à la veille de l’opération, a fait défection. Un épisode qu’il raconte lui-même : « J’ai dit aux soldats en leur montrant l’aéroport : "Est-ce là l’objectif à détruire, cet aéroport que nous avons construit nous-mêmes, que nos frères ont construit ? Moi, je n’attaque pas. Que tous ceux qui ne veulent pas non plus attaquer restent avec moi". Il y avait 24 hommes avec moi, et personne n’a voulu attaquer ; ils sont tous restés avec moi. »[27] Dans un message télégraphié au centre des communication installé sur l’Hidra, le capitaine Morais laisse exploser sa colère : «  Ce fils de p… de lieutenant a pris la fuite avec 20 de mes hommes, il m’a trahi lamentablement.[28] » Autre déconvenue : arrivés sur le tarmac de l’aéroport, les hommes qui n’ont pas fait défection ne trouvent aucune trace des fameux MIG 15 et 17 qu’ils sont censés neutraliser.

Cliquer sur l'image pour télécharger la carte

La retraite

« À 4h30, je fais le point sur la situation, raconte Alpoim Calvão, les objectifs du PAIGC sont atteints, nous avons le contrôle de la mer et sommes en bonne voie de maîtriser la terre mais le contrôle des airs nous échappe et aucun signe de Sékou Touré. (…)  A partir de là, ma principale préoccupation est de laisser le moins possible de preuve de l’opération. (…) Si nous étions allés plus loin, cela nous aurait fait courir le risque de perdre un navire ce qui aurait constitué une preuve contre nous. Ainsi c’est la décision politique qui a prévalu : j’ai pris la décision de retirer les troupes[29]. »

Le jour commence à poindre et Calvão donne l’ordre d’annuler l’attaque aérienne qui devait frapper la capitale guinéenne sur le coup de 6h du matin[30]. « Le soleil illuminait le terrain et une grande foule félicitait bruyamment nos soldats[31] » croit se souvenir le commandant. Antόnio Lobato, lui, livre une version plus nuancée : « De manière très étrange à ce moment-là dans la baie de Conakry, il y avait une longue file de personnes réunies sur la plage. Les nôtres sont passés devant eux pour regagner les bateaux. De ce que j’ai pu voir depuis la mer, la population avait l’air parfaitement stupéfaite de voir nos navires et nos soldats qui courraient de tous les côtés[32] ».

Les prisonniers aident à porter les blessés, parfois dans une ambiance bon enfant relate dans son ouvrage Jean-Paul Alata qui observe la scène avec une paire de jumelles : « Je n'y comprends plus rien. On dirait qu'ils rembarquent. Effectivement, les dinghies font la navette entre un des navires qu'on voit près du rivage. (…) Un groupe de militaires parait plaisanter et chahuter. Des lits de camp repliés et du matériel gisent autour d'eux. Visiblement, ils partent ![33] »

À 8h, quelques tirs puis plus rien, un MIG traverse le ciel sans attaquer. « Nous sommes restés un temps sur le pont à scruter le ciel. Le commandant redoutait une riposte de l’aviation, raconte Lobato, mais je l’ai rassuré en lui disant que je ne les avais jamais vu effectuer de manœuvre militaire[34] ». Les navires prennent position et quittent les eaux guinéennes à 10h30. Tous les hommes sont rembarqués « sauf les FLNG qui souhaitaient poursuivre l’opération » affirme Calvão. D’autres sources laissent entendre que des combattants ont pu être abandonnés à leur sort. 

Dans le souvenir de nombreux doyens guinéens, la bataille a duré plusieurs jours. « Personne ne pouvait sortir, il y avait toujours des coups de feux. La ville est restée calme, très calme », explique Ismaël Condé, réquisitionné pour aider le personnel médical à la morgue de l’hôpital Donka. « Nous avons trié les morts pendant deux jours, ils gisaient dans le sang. Puis, la situation a été maîtrisée par les militaires et les civils. Aucun des morts qui sont arrivés n’étaient blancs mais certains portaient le brassard des mercenaires », poursuit-il.

La radio ne s’est pas tue

Alors que les navires portugais préparent leur retraite, la voix d’Ahmed Sékou Touré résonne sur les ondes de La voix de la Révolution. Il est environ 9h00. « Peuple de Guinée, tu es, depuis 2 heures du matin, ce dimanche 22 courant, victime dans ta capitale Conakry d’une agression de la part des forces impérialistes. Des bateaux de guerre étrangers stationnent dans tes eaux territoriales, après avoir permis le débarquement des mercenaires européens et africains »[35]. La responsabilité du « colonialisme portugais » est déjà clairement pointée. Côté guinéen « l’appel a rassuré. Nous avions su alors que c’était une agression armée ! », assure Ismaël Condé. Nouvel appel à la nation vers midi. Le président guinéen appelle cette fois-ci tous les guinéens à la résistance. « Par la voix de la radio, le peuple a su que Sékou Touré était toujours président » analyse Luis Marinho[36].

Ahmed Sékou Touré en 1970 en uniforme après l'attaque des Portugais.

Ahmed Sékou Touré en 1970 en uniforme après l'attaque des Portugais.

Pourquoi La Voix de la Révolution ne s’est-elle pas tue, alors qu’elle faisait partie des objectifs des Portugais ? Les versions divergent. Selon Calvao, l’équipe Hotel « de manière inexplicable (…) reste au point de débarquement jusqu’ à recevoir l’ordre de retraite ![37] ». « J’ai détruit l’émetteur, affirme pour sa part Marcelo da Mata, mais il devait y en avoir un autre[38] ».  Autre version : Luis Cabral affirme que ce sont les troupes du PAIGC qui ont empêchés les Portugais de prendre la radio. Jean-Paul Alata, quant à lui, maintient que « C’est un groupe de Cubains, qui étaient en stationnement auprès de la station de radio du Boulbinet, qui a empêché le groupe de débarquement d’occuper cette radiotélévision[39] ». D’autres sources affirment que le groupe, dont le guide n’avait pas mis les pieds à Conakry depuis des années, s’est tout simplement perdu.

Apathie de la population ou mobilisation populaire ?

La population de Conakry s’est-elle mobilisée dans la nuit pour stopper net « l’agression portugaise » ? La question continue aujourd’hui encore à faire débat. Dans un entretien publié par la revue Politique africaine, Jean-Paul Alata écrit que : « la population a été pratiquement amorphe jusque vers dix heures du matin. (…)  J’explique l’apathie de la population par le fait suivant : elle n’a pas vu de chefs guinéens devant elle. Elle s’est aperçue qu‘il y avait des troupes dont on se demandait ce qu’elles étaient : si elles étaient portugaises, pas portugaises. On avait vu des officiers blancs, donc on présupposait que c’était des Portugais. La population n‘a pas pris parti, ni pour eux, ni contre eux. En fait, dans presque tous les quartiers, elle a continué à vaquer à ses occupations. Elle a même fait des baptêmes, elle a procédé à des mariages. Elle s’est complètement désintéressée de la question[40]. »

Pourtant, l’idée d’une milice organisée et armée, venue soutenir les militaires guinéens est défendue par de nombreux Guinéens, témoins des évènements. « On était tous armé. Il y avait des armes dans les universités. Les étudiants de Polytechnique par exemple ont contribué à la libération du Camp Boiro. L’agression a ainsi été jugulée. Les miliciens étaient dans la rue de jour comme de nuit, les militaires aussi étaient sur le terrain », justifie Ismaël Condé.

Selon Alata, « Ce n'est que vers dix heures que la résistance s’organisera réellement, sous l'impulsion de Diop Alassane qui se dépense sans compter. Il commencera alors à recevoir les premiers éléments du bataillon de Kérouané du lieutenant Sidi Mohamed et de celui de Labé du capitaine Mara Khalil[41]. »

Après l’appel radiophonique du président Sékou Touré, dans les régions, la résistance s’organise. Dalaba, dans le Fouta Djalon, à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale, se mobilise : « quarante miliciens ont été envoyés à Conakry très rapidement pour soutenir les militaires guinéens[42] » se souvient Mamadou Morou Sow, ancien responsable du comité régional de la Jeunesse de la révolution démocratique africaine, en charge de la milice. Le responsable se rend au magasin avec le commandant de bataillon, Facinet Touré. « On a sorti 80 armes et munitions et nous avons continué à faire appel aux miliciens. Le commandant les a formés sur le tas en cas d’attaque. Le lendemain, nous sommes allés dans les sous-préfectures pour renforcer l’organisation de la milice des arrondissements pour se prémunir d’une invasion. » Des efforts restés vains car la localité de Dalaba n’a jamais été attaquée.

À la frontière entre le Sénégal, la Guinée Bissau et la Guinée en revanche, des attaques ont bien eu lieu. Après le 22 novembre, un compte-rendu retrouvé au service historique de la Défense, fait état d’incidents dans le nord du pays, entre Koundara et Gaoual[43]. « Des Guinéens ont cherché refuge en territoire sénégalais, ils ont déclaré que des fonctionnaires guinéens auraient rallié le FLNG ». Ces incidents sont confirmés par un douanier que RFI a pu rencontrer. Il était en poste à la frontière entre la Guinée et le Sénégal, à proximité de Koundara. « Le jour de l’attaque à Conakry, nous les douaniers, avons renforcé l’armée présente à Koundara, à hauteur de 40 personnes. La nuit, l’artillerie a répliqué, nous avions une force de résistance alors les adversaires ont envoyé une fusée blanche pour demander le cessez-le-feu. Ils ne pouvaient pas répliquer[44] », raconte Elhadj Mamadou Alpha Diallo. Un autre rapport français estampillé confidentiel-défense fait état de la « confusion » qui règne dans le pays et aux frontières en confirmant que des ratissages se perpétuaient dans la région de Koundara. En conséquence, « les autorités sénégalaises de Casamance ont signalé que de nombreux soldats et miliciens de Conakry demandent asile à la frontière ; elles les accueillent après les avoir désarmés[45]. »

L’honneur de Calvão, la fureur de Spinola

Malgré ces échecs, Calvão ne s’avoue pas vaincu. Jusqu’en 1974, le commandant se consacre à l’édification d’un réseau de renseignements et de contre-information sur la Guinée. Dans ses ouvrages et interventions publiques il défend avec constance « son » opération : « Ce sont les renseignements portugais qui ont failli » affirme-t-il, « près de 30% de nos informations étaient inexactes. »[46] Spinola, laisse éclater sa fureur. Pour lui, Calvão a agi « comme pour faire un coup de force sans comprendre que l’essentiel était le coup d’État ! »[47]. L’opération aurait-elle pu, comme il l’espérait, changer le cours de la guerre ? Calvão, prudent, estimait qu’en cas de succès les forces portugaises gagneraient un répit d’environ 6 mois.  En tout cas, rien n’est plus comme avant : les eaux territoriales de la Guinée sont contrôlées par la marine russe et des avions de reconnaissance patrouillent dans le ciel de Conakry. La peur a changé de camp. Dès le 8 décembre 1970, Spinola prend des mesures d’urgence[48] pour protéger ses installations militaires contre une éventuelle attaque aérienne. Une force stationne désormais au Cap-Vert.

Après la bataille de Conakry et sous la pression des voix les plus radicales du régime portugais, Caetano abandonne les négociations avec le PAIGC, au grand désespoir de Spinola. Cabral meurt, les rebelles frappent de plus en plus fort, de plus en plus souvent. La guerre est perdue, le général doit s’y résigner. Calvão et Spinola avaient-ils deux visions divergentes des objectifs à atteindre ? « C’est évident[49], tranche Lobato, pour Calvão la libération des prisonniers justifiait à elle seule l’opération, et vu ma situation je ne peux qu’être d'accord avec lui ! ».

L’omerta portugaise

Le 26 novembre, les ex-prisonniers sont transférés à Lisbonne par avion. « Nous sommes arrivés de nuit, se souvient Lobato, dans la partie militaire de l’aéroport. Une voiture nous attendait qui a pris des chemins détournés pour éviter d’être pistée. Nous sommes restés près d’une semaine dans le secret le plus absolu, sans contact avec l’extérieur. Le directeur des services d’information des forces aériennes est venu me voir pour me dire que j’irai le lendemain à la télévision, que je devrai dire que je m’étais enfui par mes propres moyens et qu’après ça je pourrai voir ma famille et rentrer chez moi. J'ai accepté de signer un document qui m’engageait à ne divulguer aucun détail relatif à l’opération Mar Verde ».

L’opération de contre-information semble fonctionner : « C’est au journal télévisé du 29 novembre, juste après un sujet sur l’Italie qu’on apprend que les ex-prisonniers se trouvent maintenant à Lisbonne » explique la journaliste de l’Observador Helena Matos en 2014[50]. La presse internationale, méfiante quant aux « complots » dénoncés régulièrement par le régime guinéen, reprend majoritairement les dénégations portugaises. Deux décennies plus tard, le major Général Lemos-Pires confirme la stratégie portugaise dans une interview à la RTP : « Nous voulions faire croire que l’opération n’avait pas eu lieu ou du moins que le Portugal n’était pas impliqué et je pense que nous avons réussi. [51]».

La stratégie fonctionne également sur le plan diplomatique : l’ONU condamne l’agression, mais sans mentionner le Portugal. Rui Patricio, à l’époque ministre des Affaires étrangères, ne fait pas mystère de l’offensive diplomatique lancée depuis Lisbonne : « Nous avons demandé l’aide de nos alliés et des autres en leur disant de défendre l’idée selon laquelle nous n’étions pas impliqués dans cet épisode, qu’il s’agissait des affaires internes de la Guinée. Il a fallu mener une action diplomatique intense pour éviter des retombées diplomatiques et des réactions qui n’ont pas eu lieu. (…) Surtout, nous avons réussi à éviter que cela se traduise en une condamnation du conseil de sécurité ou d’une action collective des pays africains. Mais dans les coulisses, la France, les Belges, les Anglais disaient tous la même chose : "dommage que ça n’ait pas marché ! " [52] »

Dans le même documentaire apparait Calvão qui fait part de son irritation : « Au lieu d’assumer cet acte légitime qui a permis de libérer des prisonniers, les gens du gouvernement ont inventé les histoires les plus stupides et inimaginables ! »

Près d’un demi-siècle plus tard, le Portugal n’a toujours pas reconnu l’opération. Côté guinéen en revanche, elle devient un véritable symbole, preuve ultime qu’un « complot international » existe bel et bien contre le régime. Celui-ci va saisir l’occasion pour déclencher l’un des épisodes de répression les plus féroces de son histoire : « la grande purge de 1971 ».

picto pdf

 
  Cliquer ici pour télécharger l'intégralité de cet article.

<< Relire l'épisode précédent : 2/5 : Les préparatifs de Mar Verde

>>  Lire la suite de notre série : 4/5 : Le complot de la « cinquième colonne »

 

[1] CALVAO (1976) p.74

[2] Ibid.

[3] MARINHO (2005) p.99.

[4] Ibid.

[5] Reproduit par MARINHO (2005) p.247-248

[6] MARINHO (2005) p.100

[7] Cf. « Témoignages de João Januario Lopes et de Mario Dias », rapport de la mission spéciale du conseil de sécurité en République de Guinée constituée en vertu de la résolution 289 (1970) pp 142-151

[8] CALVAO (1976) p.76

[9] Entretien avec l’auteur. Conakry. Avril 2018.

[10] CALVAO (1976) p.76

[11] CALVAO (1976) p.76

[12] Destacamentos de Fuzileiros Especiais

[13] CALVAO (1976) p.77

[14] Ibid

[15] MARINHO (2005) p.123

[16] Crónica da Libertação, cité par MARINHO (2005) p. 125

[17] Entretien téléphonique, janvier 2018

[18] Cité par MARINHO (2005) p.126

[19] Entretien téléphonique, janvier 2018.

[20] Entretien avec l’auteur. Conakry. Avril 2018.

[21] L’alferes (grade de l’armée portugaise) Ferreira sera la seule victime européenne de l’opération, officiellement « mort au combat sur le territoire bissau-guinéen » selon Luis Marinho

[22] Cité par MARINHO (2005) p.115

[23] DIALLO (2014) p 98

[24] CALVAO (1976) p.79

[25] Cité par MARINHO (2005) p. 119

[26] CALVAO (1976) p.75

[27] Cf. « Témoignages de João Januario Lopes et de Mario Dias », op. cit. p.147

[28] Reproduit par MARINHO (2005) p 129

[29] Calvão (1976) p.82

[30] Comme l’explique dans son journal Luciano Bastos commandant de la défense maritime de Guinée Bissau, cité par MARINHO (2005) p.138

[31] Calvão (1976) p.82

[32] Entretien téléphonique, janvier 2018

[33] ALATA (1976) Consulté sur internet

[34] Entretien téléphonique, janvier 2018.

[35] Discours reproduit dans L’agression portugaise contre la République de Guinée. Livre blanc. Conakry, mars 1971.

[36] MARINHO (2005) p.135

[37] Calvão (1976) p.79

[38] MARINHO (2005) p.134

[39] Blancard Anne et ALATA Jean-Paul (1982) p.26

[40] Blancard Anne et ALATA Jean-Paul (1982) p.32

[41] ALATA (1976) Consulté sur internet

[42] Entretien avec l’auteur. Labé. Mars 2018

[43] Bulletin mensuel n°114. Du 26 octobre 1970 au 30 novembre 1970. Service Historique de la défense nationale. Cote de la boite GR9 Q5 122.

[44] Entretien avec l’auteur. Labé. Mars 2018

[45] Bulletin mensuel n°115. Du 1er décembre 1970 au 20 décembre 1970. Service Historique de la défense nationale. Cote de la boite GR9 Q5 122.

[46] Calvão (1976) p.84

[47] MARINHO (2005) p 150.

[48] MARINHO (2005) Annexe 16

[49] Entretien téléphonique, janvier 2018

[50] Http://observador.pt/opiniao/na-morte-de-alpoim-calvao-como-e-que-os-portugueses-nao-souberam-da-mar-verde/

[51] In: Joaquim Furtado «A Guerra: Colonial / do Ultramar / de Libertação» série documentaire diffusée sur la RTP entre 2007 et 2013

[52] Ibid.

Publié le 14/06/2018 - Modifié le 10/07/2018

RFI SAVOIRS n'est pas responsable des contenus provenant de sites internet externes

Fréquentation certifiée par l'OJDOJD Dénombrement des médias