Amilcar Cabral, autour de 1964.
Amilcar Cabral, autour de 1964.
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1/5 : Aux origines de « l’agression portugaise »

Le 22 novembre 1970, les forces armées portugaises lancent une attaque contre la République de Guinée. Le coup de force échoue partiellement, mais va donner le coup d’envoi de la plus grande vague de répression de l’histoire de la Guinée à partir de 1971. Après plusieurs mois d’enquête historique, RFI raconte dans une série exclusive en 5 volets l’histoire de ces années, les plus sombres du régime d’Ahmed Sékou Touré. Dans le premier volet de cette enquête, revenons sur les origines du coup militaire préparé depuis Bissau, à l’époque toujours colonisée. L’idée de cette opération secrète est née dans un contexte difficile pour la dictature portugaise, qui est alors sous pression de la communauté internationale et mise en difficulté sur le sol de ses colonies. La situation va pousser quelques officiers à tenter le tout pour le tout.
Par Carol Valade, Coralie Pierret et Laurent Correau -

À Conakry, une colonne coiffée d’une statue d’inspiration soviétique est la seule trace de l’opération Mar Verde. « La révolution est exigeante, l’impérialisme trouvera son tombeau en Guinée ! », peut-on lire sous le monument qui fait face au palais du peuple, l’actuelle Assemblée nationale. Presque chaque année, une poignée de fidèle de Sékou Touré s’y réunit pour honorer les victimes. « On ne parle jamais des 517 Guinéens qui ont péri ce jour », insiste un ancien des services de sécurité sous Sékou Touré, Mandifing Diané. Les 22 novembre, quelques articles de presse célèbrent également l’anniversaire. En Guinée, l’expression « agression des Portugais » est préférée à l’appellation militaire portugaise « opération Mar Verde ». Tout un symbole. Car il reste, dans l’imaginaire guinéen, chez les nostalgiques comme chez les antirévolutionnaires, l’idée d’une résistance du peuple face à des envahisseurs étrangers. « La riposte fut fulgurante et le peuple a largement mis en déroute les agresseurs », écrit guinéematin.com en 2016. La réalité est plus complexe. En démonter le mécanisme demande qu’on se replonge dans la géopolitique des années 60.

Le monument aux martyrs du 22 novembre 1970 à Conakry, en Guinée.

Le monument aux martyrs du 22 novembre 1970 à Conakry, en Guinée. I CC-BY-SA-3.0

Entre 1961 et 1974, le Portugal est l’un des pays les plus pauvres d’Europe. Pourtant, il mène une guerre contre des ennemis multiples dans 3 pays différents. Une guerre qui coûtera la vie à près de 9 000 de ses soldats. Le régime dictatorial de Salazar ne veut rien lâcher. Selon l’historienne Armelle Enders[1], les dirigeants de Lisbonne sont persuadés à l’époque que « l’existence du Portugal ne peut se concevoir sans ses provinces d’outre-mer (…) La vocation impériale ne garantit pas seulement au Portugal sa place dans le monde, elle est sa raison d’être historique ». Sans ses colonies, le Portugal cesserait d’être une grande puissance. De plus en plus isolé sur le plan international, il ne lui reste plus que le souvenir de ses grands explorateurs et la conviction d’être « la nation qui a conquis l’océan Atlantique ».

Le pays est sous pression : en 1960, la résolution 1542 des Nations Unies affirme que « nier le droit des peuples à l’auto-détermination constitue une menace pour le bien-être de l’Humanité et la paix internationale ». Le 1er Juillet 1970, le pape lui-même reçoit les représentants des colonies portugaises : Neto, Cabral et Dos Santos. Lisbonne laisse éclater sa fureur avant que le Vatican ne publie un communiqué pour minimiser l’importance de la rencontre et calmer les esprits[2].

Le front bissau-guinéen

Pourtant, dès les années 60, des efforts diplomatiques sont à l’œuvre pour négocier une solution politique avec le PAIGC, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert. En 1963, Salazar a donné son accord pour entamer des discussions avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor qui joue les intermédiaires. Les ministères des Affaires étrangères et de l’Outremer travaillent en sous-main dans le but d’organiser une rencontre entre les autorités portugaises et Amilcar Cabral, le charismatique leader du PAIGC.

Pendant que la diplomatie œuvre, les opérations militaires se poursuivent sur le terrain. En 1964, l’opération Trident, l’une des plus longues de la guerre coloniale, permet aux Portugais de reprendre l’archipel des Bijagos. Mais le PAIGC ne cesse de se renforcer en hommes et en armement. Les attaques se font plus régulières, plus violentes, jusqu’à toucher l’aéroport de Bissau, au cœur du territoire de la « Guinée portugaise ».

Dans un contexte de guerre froide, les indépendantistes bissau-guinéens bénéficient du soutien de plusieurs pays du bloc de l’Est et des Non-alignés, Cuba notamment. En face, dans l’armée portugaise, certains officiers sont persuadés que défendre l’empire colonial, c’est aussi faire barrage au communisme. C’est le cas d’Alpoim Calvão, tête pensante de Mar Verde, certain que « toutes les convulsions et perturbations du monde actuel ont commencé quand Marx et Engels ont dit avoir découvert le socialisme scientifique »[3].

Conakry, base arrière du PAIGC

Si Amilcar Cabral, le leader indépendantiste bissau-guinéen, s’installe avec ses proches à Conakry dès 1960, le soutien d’Ahmed Sékou Touré n’est néanmoins pas immédiat : « Le parti, explique le spécialiste de l’Afrique lusophone Patrick Chabal, consistait en une poignée de membres et en quelques dizaines de jeunes recrues qui avaient réussi à rejoindre Conakry. Il n’avait pas de ressources financières, pas d’armes et peu de contacts internationaux »[4] . La raison de ces réticences initiales ? Chabal cite Cabral : « Beaucoup de gens ne se souviennent pas que l’une de nos plus importantes batailles fut de gagner le soutien de la République de Guinée contre les opportunistes qui étaient là avant nous. » Ahmed Sékou Touré a préféré, dans un premier temps, soutenir le MLG (Mouvement de Libération de la Guinée) qui s’opposait au PAIGC de Cabral. Il l’a fait au motif que le PAIGC était en partie composé de Cap Verdiens et ne pouvait donc pas représenter le nationalisme guinéen[5]. En 1962, « Sékou Touré était encore réticent à autoriser une libre circulation [des armes] par la Guinée. »[6] Ces restrictions sont levées en 1963 et, note Chabal, les premières livraisons d’armes « substantielles et régulières » commencent à arriver[7].

L’allié cubain

Selon l’historien Piero Gleijeses, les premiers contacts entre le PAIGC et La Havane s’établissent via les ambassades cubaines en Algérie, en Guinée et au Ghana, au début de l’année 1963[8]. Le voyage de Fidel Castro en Afrique est l’occasion de sceller cette amitié. Le 12 janvier 1965, le líder máximo rencontre Cabral. À partir de la mi-mai, le navire cubain Uvero débarque à Conakry de la nourriture, des armes et des médicaments. La livraison donne lieu à un rapport de l’attaché naval américain : « Quelques soixante caisses d’armes destinées au Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée Bissau et du Cap Vert, basé en Guinée, ont été débarquées de nuit du cargo Uvero, qui était à Conakry la semaine dernière. Des soldats guinéens maintenaient une sécurité serrée pendant que l’opération était en cours.[9]» C’est le début d’un soutien croissant de Cuba au PAIGC, via le territoire guinéen. Le feu vert donné par Ahmed Sékou Touré permettra, par la même occasion, le développement des relations de Conakry avec La Havane.

Trente et un volontaires cubains arrivent en Guinée, dont onze spécialistes de l’artillerie et dix docteurs. Puis en 1967 la CIA note la présence d’au moins 60 « barbudos[10] » engagés dans l’entraînement du PAIGC[11]. L’assistance au PAIGC est gérée par une « Mission militaire cubaine en Guinée et Guinée-Bissau » installée à Conakry, dans une maison fournie par Sékou Touré. Cette mission rend compte directement à la DGI, la Direction Générale de l’Intelligence (les services cubains). Les Cubains aident le PAIGC dans sa planification militaire[12], à poser des mines et à utiliser l’armement fourni par l’Union Soviétique. Des médecins sont déployés[13]. Fort du soutien cubain, le PAIGC prend l’avantage sur les troupes coloniales portugaises, poussant Lisbonne à réagir.

Spinola, l’homme de la dernière chance

En 1968, Salazar décide de « jouer sa carte la plus forte et la plus risquée »[14], le général Spinola. Pendant longtemps, les Portugais ont opté pour une « stratégie militaire prudente qui considérait [le respect] des frontières des États voisins comme un tabou, donnant ainsi aux unités du PAIGC la possibilité de se mettre à l’abris, de récupérer et de s’entraîner [15] » regrette Calvão. Mais « Les choses vont prendre une autre tournure »[16] avec l’arrivée du nouveau gouverneur militaire en Guinée-Bissau.

Avec son indévissable monocle et ses bottes de cavalerie, Spinola semble venir d’un autre temps. Il défend le concept d’une nation « pluri-étatique » (une vision plutôt progressiste qui ne fait pas l’unanimité au sein du gouvernement portugais) et expose son plan d’action dans un document intitulé « La solution au problème de la Guinée »[17]. Pour reprendre la main en vue d’une solution politique où le pays resterait sous domination portugaise, Spinola veut « manier la charrette et l’épée ». Il propose trois mesures principales : couper les corridors d’approvisionnement du PAIGC, concentrer les efforts militaires sur les zones libérées par la guérilla et améliorer les conditions de vie des populations locales pour contrer son influence sur le territoire guinéen. Il compte donner un nouveau souffle à la guerre coloniale : « on ne peut pas gagner une guerre quand on est convaincu que la cause est perdue d’avance » conclut le général. L’objectif est clair : mettre le PAIGC à genoux pour le forcer à négocier.

« Il y avait des attaques toutes les semaines lorsque je suis arrivé », se souvient Alexandre Carvalho Neto, secrétaire général de Spinola de 1968 à 1970.[18] « Nous devions renverser le rapport de force ». Dès son arrivée Spinola lance de vastes opérations militaires. Il réorganise les troupes en plus petites unités plus mobiles et intensifie les bombardements jusqu’à user du napalm. Dans le même temps, il forme des combattants locaux, de plus en plus nombreux dans la « Force africaine de Guinée » sensée devenir à terme une armée nationale[19]. Spinola mise sur leur connaissance du terrain.

Les rivières du sud

Les portugais reprennent l’initiative mais la fluidité avec laquelle le PAIGC parvient à se mouvoir dans les rivières du sud tient toujours en échec la contre-insurrection. Ils manquent de cartes, de relevés hydrographiques et se laissent surprendre par les marées. Ils doivent parfois se réfugier dans les arbres pour éviter les attaques de la guérilla[20]. Il est indispensable de changer de stratégie pour couper les voies d’approvisionnement en armes du PAIGC en provenance de la République de Guinée. « Le front Sud a été l’une des plus grandes batailles » se souvient Francisca Pereira du PAIGC[21]. La zone est surnommée « corridor de la mort » par les combattants, les indépendantistes y jouent leur survie.

Leur principal atout dans cette bataille ? Une petite flotte de bateaux à moteurs constituée notamment de l’Arouca, du Bandim, du Bissau, du Mirandelaainsi que de quatre navettes P6 fournies par l’URSS et arrimées dans le port de Conakry. Depuis la capitale guinéenne, les combattants PAIGC parviennent à se projeter vers le dépôt de Kadigné sur l’île de Tristaõ, puis vers les îles portugaises de Canefaque et Cambon[22]. Des embarcations plus légères assurent alors les infiltrations dans le Sud de la Guinée portugaise. Pour soutenir ces opérations, le PAIGC dispose de quatre bases arrière côté guinéen : outre le dépôt de Kadigné, les rebelles de Guinée portugaise sont présents à Boké (où ils ont même un hôpital) et plus près de la frontière à Kandiafara et à Sansalé.

Deux opérations ont déjà tenté d’entraver la mobilité rebelle dans le sud de la Guinée portugaise : Nebulosa, entre le 15 et le 27 août 1969, puis Gata Brava le 6 mars 1970. Nebulosa a cherché à assurer aux Portugais le contrôle de la rivière Inxanche, qui marque la frontière avec la Guinée. Grâce à  une « préparation psychologique habile[23] » exercée sur un ancien marin du PAIGC, l’embuscade a permis aux forces coloniales de capturer l’un des navires importants de la flotte rebelle, le Patrice Lumumba qui finit par couler en raison des dommages subis. Gata Bravaelle aussi dirigée par Calvão, leur donnera l’occasion de détruire un autre navire, le Bandim. Mais Alpoim Calvão commence à envisager une opération plus ambitieuse encore : aller jusqu’au port de Conakry et détruire, grâce à des mines « limpet » (mines ventouses) les bateaux du PAIGC.

Le plus ancien prisonnier de la guerre

Un raid sur Conakry permettrait de porter un coup dur à la flotte du PAIGC mais aussi de libérer les 26 prisonniers portugais aux mains de la guérilla. Le plus célèbre d’entre eux est le sergent-pilote Antόnio Lobato. Son avion a été abattu le 22 mai 1963, alors qu’il bombardait les positions du PAIGC dans la localité de Como dans l’archipel des Bijagόs.

De son séjour dans le fort de Kindia, transformé en prison par le régime, il garde un souvenir douloureux : « Les conditions de détentions étaient indescriptibles. Nous étions environ quatre cents prisonniers répartis dans quatre salles avec chacune 7 ou 8 cellules. J’étais dans la numéro 7, un simple bloc de ciment avec à l’intérieur deux seaux : l’un avec de l’eau pour boire et me laver, l’autre pour faire mes besoins. »

« Trois ou quatre fois par an, Amilcar Cabral venait me rendre visite à Kindia » affirme-t-il « avec chaque fois la même proposition : ma libération immédiate en échange d’une déclaration radio condamnant la guerre menée par mon pays et affirmant que le PAIGC menait un combat légitime. Bien sûr, j’ai toujours refusé. Je suis un soldat ! De quoi aurais-je eu l’air en revenant au pays après une telle déclaration ? [24] »

Après 7 années de captivité, Lobato est le plus ancien prisonnier de guerre portugais, un véritable symbole. Toutes les tentatives de libération menées par sa famille ou les services secrets portugais ont échoué. Depuis sa cellule à Conakry où il vient d’être transféré, Lobato ignore qu’à quelques centaines de kilomètres un homme, le commandant Alpoim Calvão, est en train de mettre sur pied une opération militaire secrète et inédite qui vise non seulement à le libérer mais aussi à renverser le cours de la guerre coloniale. Une opération qui aura pour nom de code « Mar Verde ».

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>>  Lire la suite de notre série : 2/5 : Les préparatifs de Mar Verde

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[1] ENDERS, 1994, p.114.

[2] MARINHO, 2005, p.68.

[3] CALVAO (1976) p.24 La dédicace de Calvão en tête du premier chapitre de son ouvrage atteste de cette conviction « A ceux qui sont morts contre l’impérialisme soviétique » CALVAO (1976) p.13.

[4] CHABAL (2003) p. 61.

[5] CHABAL (2003)  p. 84.

[6] CHABAL (2003) p. 74.

[7] CHABAL (2003)  p. 76.

[8] GLEIJESES (2002) p. 186.

[9] Cité par GLEIJESES (2002) p. 187.

[10] Surnom donné aux combattants révolutionnaires cubains.

[11] GLEIJESES (2002) p. 189.

[12] GLEIJESES (2002) pp. 190-191.

[13] GLEIJESES (2002) pp. 199-201 « À Boké [sur le territoire Guinéen, NdlR], il y a seulement eu des médecins cubains à partir de 1969, écrit Gleijeses, quand un nouvel hôpital, bien équipé, construit avec des fonds yougoslaves est devenu le « navire amiral » du service médical du PAIGC. » Son équipe incluait, aux côtés des yougoslaves, un ou deux médecins cubains.

[14] Selon l’expression utilisée par Marinho (2005) p.52.

[15] CALVAO (1976) p.67.

[16] Ibid.

[17] Reproduit dans Marinho (2005), p. 186.

[18] In : Joaquim Furtado «A Guerra: Colonial / do Ultramar / de Libertação» série documentaire diffusée sur la RTP entre 2007 et 2013.

[19] Ibid.

[20] VENTER Al J (2013).

[21] VENTER Al J (2013).

[22] CALVAO (1976) p.52.

[23] CALVAO (1976) p.57.

[24] Entretien téléphonique avec l’un des auteurs, janvier 2018.

Publié le 14/06/2018 - Modifié le 10/07/2018

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