Des réfugiés musulmans essayant par tous les moyens de rejoindre le Pakistan lors de l'exode en 1947.
Des réfugiés musulmans essayant par tous les moyens de rejoindre le Pakistan lors de l'exode en 1947.
INP / AFP
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Il y a 70 ans, la partition des Indes: un déferlement de violences

Un à deux millions de morts, entre 12 et 15 millions de déplacés : en août 1947, la fin de l’ancien Empire colonial britannique des Indes et son immédiate partition en deux États indépendants - le dominion du Pakistan, à majorité musulmane, et celui de l’Inde, à majorité hindoue – se traduit par un des plus grands déplacements de population de l’histoire. Les innombrables meurtres et massacres qui l’ont accompagnés grèvent, aujourd’hui encore, les relations entre l’Inde et le Pakistan.
Par Christophe Paget -

Lorsque la Ligue musulmane est créée à Dhaka en 1906, l’objectif n’est pas de créer un État séparé, réservé à la population musulmane des Indes britanniques. Il s’agit d’abord de défendre les droits des Indiens musulmans qui, pour les fondateurs de cette Ligue issus de l’élite du Raj britannique, sont menacés par une majorité hindoue en plein essor depuis les années 1860 et l’arrivée des Britanniques particulièrement dans les régions où les Indiens musulmans sont minoritaires.

Ce sentiment de crainte se mêle à une nostalgie de l’Empire musulman moghol, qui a précédé une colonisation britannique dont la Ligue estime que les musulmans sont les grands perdants. Il s’agit d’ailleurs pour elle de faire pièce au parti du Congrès national indien, à majorité hindoue. Pour autant la Ligue, constituée de propriétaires terriens et de commerçants, est peu influente : elle ne dispose pas encore d’un soutien populaire parmi les Indiens musulmans.

Muhammad Ali Jinnah

La Ligue remporte une première victoire en 1909, en obtenant des Britanniques des collèges électoraux séparés pour les musulmans : la minorité religieuse devient une minorité politique. Le juriste Muhammad Ali Jinnah, qui pourtant est initialement opposé à cette idée d’électorats séparés, rejoint la Ligue en 1913 et en prend la présidence trois ans plus tard. C’est lui qui va mener les Indes vers la partition.

Dans les années 1930 apparaît le mot « Pakstan », un acronyme de plusieurs provinces (Penjab, Afghania, Cachemire, Sind et Baloutchistan), qui devient « Pakistan » - le « pays des purs » en ourdou et en persan. L’invention de ce mot est attribuée au nationaliste Choudhary Rahmat.

La Ligue ne demande un État séparé qu’en 1940. Muhammad Ali Jinnah a fini par rallier à sa cause les « musulmans majoritaires », ces musulmans vivant dans des régions du Raj où ils sont plus nombreux que les hindous. Dans son livre Le Syndrome Pakistanais, le spécialiste Christophe Jaffrelot explique que ces musulmans étaient « moins sensibles à la notion de « musulmanité », promue par la Ligue, qu’à leurs identités ethnolinguistiques et/ou à leurs intérêts socio-économiques, qui les rapprochaient parfois des élites agraires hindoues. »

Mais, en 1935, les Britanniques autorisent la création d’un parlement central à New Delhi et, deux ans plus tard, le Parti du Congrès gagne haut la main les élections. Effrayés par cette formation que Jinnah présente avec insistance comme hindoue, les « musulmans majoritaires » finissent par rejoindre la Ligue dans son projet d’États séparés. D’autant que Jinnah affirme que son Pakistan sera fédéraliste, avec des provinces « autonomes » et « souveraines » ; ce qui ne sera pas le cas.

Les Britanniques en route vers la partition

Depuis le début du XXe siècle, le Parti du Congrès, sous l’impulsion du Mahatma Gandhi, est devenu avec ses 15 millions de membres la principale force du mouvement d’indépendance indien. En 1946, épuisée par la Seconde Guerre mondiale et alors que le Raj fait face depuis plusieurs années à un chômage de masse et des pénuries, la Grande-Bretagne lance la décolonisation.

Londres propose que la future Inde indépendante soit une union fédérale très lâche, où les provinces à majorité musulmanes (Bengale et Penjab) pourraient se constituer en entités autonomes. La Ligue et le Congrès commencent par accepter, mais Jawahal Nehru, le président du Congrès, annonce finalement que son parti ne se considère lié par aucun engagement. La Ligue musulmane se retire alors du processus et organise en août 1946 une « Journée d’action directe » qui dégénère à Calcutta : les émeutes font des milliers de morts, en majorité hindous. Les violences intercommunautaires gagnent le Bengale et le Penjab, dans le nord et l’est du pays.

Ce qui amène Lord Mountbatten, nommé début 1947 vice-roi des Indes par le gouvernement britannique avec comme mission de préparer le plus rapidement possible l’indépendance, à choisir la voie de la partition. Le Mahatma Gandhi s’oppose d’abord, mais finit par donner son accord pour éviter une guerre civile.

Londres avance l’indépendance prévue à l’origine pour juin 1948 à août 1947. Peut-être pour se retirer encore plus vite d’une région qui semble glisser dans le chaos. Qui y sombre d’autant plus vite que cette précipitation laisse, au moment de la partition, de nombreux problèmes sans solution. Les frontières entre les deux États ne sont d’ailleurs annoncées que le 17 août, deux jours après la proclamation de l’Indépendance, alors que les immenses mouvements de population et leur cortège de violences ont déjà commencé.

Massacres

A minuit, dans la nuit du 14 au 15 août 1947, l’indépendance et donc la partition sont proclamées. Avec un Pakistan divisé en deux entités séparées par 1700 kilomètres : à l’ouest de l’Inde le Pakistan occidental, à l’autre bout de l’Inde, le Bengale oriental. Oriental parce que le plan de partition coupe en deux cet État, une partie pour l’Inde, l’autre pour le Pakistan.

Même chose pour la province du Penjab, dans l’ouest. C’est d’ailleurs dans cette province, à majorité musulmane, mais où les minorités hindoues et sikhes restent très importantes, que sont enregistrées les pires violences de cette année 1947. « Il y a beaucoup plus de litiges territoriaux côté Penjab, parce qu’il y a un effort pour faire fuir les minorités afin de revendiquer leurs territoires », explique Christophe Jaffrelot, qui parle de « première expérience aussi massive de purification ethnique. »

Sur tout l’ancien empire du Raj, des millions d’hindous, de musulmans et de sikhs sont jetés sur les routes pour rejoindre leur nouvelle patrie. Les massacres sont innombrables. Des villages entiers sont rayés de la carte. Temples et mosquées sont incendiés. Lorsque les colonnes de réfugiés, musulmans, sikhs et hindous se croisent, les combats sont systématiques. Des réfugiés qui n’auraient évidemment jamais dû se croiser, une preuve supplémentaire de l’impréparation de cette partition.

Chaque communauté reproche à l’autre de devoir abandonner ses terres, ses biens, son village, et se venge dans un déferlement de violence difficilement concevable. Un rescapé se souvient des « piles de cadavres entassés sur les quais de gares ». Des dizaines de milliers de femmes sont enlevées. Pour échapper aux viols, certaines avalent de l’opium avant de se jeter dans des puits. D’autres sont assassinées par leurs propres familles.

Le chaos de la partition est aussi l’occasion pour des criminels de piller les maisons des populations devenues minoritaires, dans un climat de violences politiques exacerbées par le Congrès et la Ligue, alors que des deux côtés les milices nationalistes multiplient les violences. Les exactions des hindous du RSS, le Rashtriya Swayamsevak Sangh, sont particulièrement restées dans les mémoires. L’exode se déroule en pleine mousson, ce qui favorise la propagation du choléra.

Frères ennemis

Les violences durent des mois et pèsent encore sur les mauvais rapports qu’entretiennent aujourd’hui l’Inde et le Pakistan. Les guerres qui ont opposé les deux pays sont d’ailleurs nées des séquelles de la partition. New Delhi et Islamabad se battent en 1947 et 1965 pour le territoire du Cachemire, dont le statut était resté flou au moment de la partition. Une région qui constitue, aujourd’hui encore, une zone de fortes tensions entre les deux pays. Et en 1971, la partie orientale du Pakistan, le Bengale oriental, reçoit le soutien de l’Inde dans son combat contre Islamabad pour l’indépendance. Il prendra le nom de Bangladesh.

Islamabad et New Delhi ne partagent pas de date commune pour leurs fêtes nationales respectives : l’indépendance ayant été proclamée dans la nuit du 14 au 15, le Pakistan a fixé la sienne au 14 août, l’Inde au 15.

Publié le 04/01/2018 - Modifié le 11/01/2018

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