Militaires bangladais dans les rues de Dacca le 12 janvier 2007
Militaires bangladais dans les rues de Dacca le 12 janvier 2007
Jewel Samad / AFP
La crise politique profonde qui secoue le Bangladesh, depuis des mois, sur fond de bataille électorale sanglante, a conduit le président du gouvernement intérimaire, Iajjudin Ahmed, à déclarer l’état d’urgence. Devant la décision de l’opposition de boycotter les élections législatives, initialement fixées au 22 janvier 2007, le président a également démissionné de son poste de chef du gouvernement intérimaire qu’il occupait depuis la fin octobre 2006. Le 12 janvier 2007, la police a annoncé la levée du couvre-feu nocturne, imposé la veille. Dans ce pays à majorité musulmane, les deux principaux partis en lice sont dirigés par les égéries de deux grandes familles politiques. Le pays souffre cruellement de la haine de ces deux femmes.
Par Françoise Dentinger -

L’annonce de l’instauration du couvre-feu avait provoqué un mouvement de panique dans les rues de Dacca. Des milliers de personnes avaient regagné leur domicile, désertant en quelques minutes les rues de la capitale. Instaurée entre 23h et 05h00, et levée depuis le matin du 12 janvier 2007, cette mesure était, selon le président Ahmed, justifiée par les violences politiques qui ont fait 35 morts et des milliers de blessés depuis la fin octobre 2006. Les rues de la capitale étaient calmes, le vendredi, mais l’incertitude demeure quant à une issue pacifique de la situation. Le gouvernement a déployé 60 000 soldats dans tout le pays, pour parer à d’éventuelles violences.

« Le gouvernement provisoire aura la lourde tâche de préparer un nouveau scrutin qui soit acceptable pour tous les partis politiques », a déclaré Iajjudin Ahmed. Assumant son échec personnel, le chef de l’État a démissionné de ses fonctions de chef du gouvernement intérimaire. Il a été provisoirement remplacé par un juge de la Cour suprême, Fazlul Haq, mais la charge du gouvernement intérimaire reviendrait à l’ancien gouverneur de la banque centrale, Fakhruddin Ahmed, après le refus du prix Nobel de la paix 2006, Muhammad Yunus, de devenir chef du gouvernement par intérim.

14 millions de citoyens «fantômes»

Le Bangladesh traverse depuis des mois une très grave crise politique en raison des tensions entre les deux partis politiques principaux. D’une part, le parti nationaliste du Bangladesh (BNP), actuellement au pouvoir en 2007, est dirigé par Khaleda Zia. Elle a quitté son poste de Premier ministre, en octobre 2006, au terme de son mandat de cinq ans. Et comme le stipule la Constitution, elle a laissé le pouvoir au gouvernement provisoire, chargé d’organiser les élections législatives. D’autre part, la Ligue Awami (AL), laïque et de gauche, regroupe 14 partis d’opposition. Ce mouvement est mené par Cheikh Hasina Wajed. Elle aussi a été chef du gouvernement bangladais.

La Ligue accuse le pouvoir d’avoir truqué la préparation du scrutin reporté, sine die, « en gonflant » les listes avec 14 millions de faux électeurs au profit du BNP au pouvoir, soit 13% d’un corps électoral s’élevant à 93 millions d’inscrits. La vie politique est en crise en raison de l’âpre opposition à laquelle se livrent les deux formations politiques, mais surtout à cause de la rivalité implacable entre leurs deux dirigeantes respectives. « Leurs seuls programmes consistent à rester ou à revenir au pouvoir, quoi qu’il arrive », confie un diplomate occidental en poste à Dacca. Ajoutant : « Or, pour le BNP, il est évident que le seul moyen de conserver les rênes du pays est de truquer les élections ».

Quant à la Ligue Awami, elle a choisi, pour s’imposer, la violence, les grèves, le blocus généralisé. Un pari risqué alors que le pays compte parmi les plus pauvres de la planète et que le chaos politique ne peut qu’aggraver la situation. Le BNP reproche à la Ligue Awami « ses activités néfastes » au cours des dernières semaines, l’accusant pêle-mêle d’avoir causé la mort d’une quarantaine de personnes et de « tenter de créer une crise constitutionnelle. » La Ligue et ses alliés avaient décidé, début janvier 2007, de boycotter les législatives devant le refus des autorités d’en repousser la date.

La préparation des listes va prendre au moins six mois et pour le gouvernement d’intérim, il s’agit d’un véritable défi visant à prouver sa sincérité à mener à bien les réformes exigées par l’opposition. En attendant, tous les partis doivent prendre leur mal en patience. Le professeur de droit, Asif Nazrul, prévient que si « le travail du gouvernement ne convient pas au BNP et à la Ligue, le Bangladesh pourrait être placé sous loi martiale ».

Démocratie au goût amer

« Sans aucun doute, les Bangladais sont dégoûtés de la politique. Ils en ont assez de ces deux partis. Le peuple veut d’abord la sécurité et la démocratie », a ajouté Asif Nazrul. Le Bangladesh, pays musulman laïque d’Asie du Sud, est situé au nord du golfe du Bengale. Dans ce pays de près de 148 millions d’habitants, la démocratie a un goût amer et reste encore un bien grand mot. Depuis son indépendance conquise en 1971, au prix de 3 millions de morts, lors d’une guerre menée contre le Pakistan auquel il avait été rattaché après la partition de l’Inde britannique, en 1947, l’ex-Pakistan oriental a connu plusieurs coups d’État militaires, et les assassinats de deux présidents. Quand la démocratisation amorcée, en 1991, par les deux grands partis, pour sortir de la crise qui les opposait au régime dictatorial, elle reste empreinte de népotisme et entachée de corruption.

Par ailleurs, l’opportunisme des dirigeantes des deux principales formations politiques et leur bataille pour le pouvoir ont favorisé la montée de l’islamisme. Les élections générales d’octobre 2001 ont ainsi vu les partis islamistes radicaux, le Jamaat-e-Islami et le Islami Oikya Jote, enregistrer les meilleurs résultats de leur histoire. Leurs représentants sont alors entrés dans la coalition gouvernementale, aux côtés du BNP. Les écoles coraniques radicales, «madrasas», se multiplient. La passivité, voire le soutien tacite du régime durant le dernier exercice de Khalifa Zia face à la montée du radicalisme religieux a provoqué une inquiétude grandissante chez le voisin indien. New Delhi est en fait persuadé que les groupes terroristes chassés du Pakistan ont trouvé refuge au Bangladesh. L’Inde soupçonne même les services de renseignement pakistanais de mener des campagnes de déstabilisation dans ses États du nord-est, depuis le territoire bangladais. New Delhi accuse Dacca d’être la base arrière des divers mouvements sécessionnistes qui agitent cette région stratégiquement sensible.

Les donneurs d’aides occidentaux redoutent que les réseaux du terrorisme islamique ne gangrènent le pays. Le Bangladesh a été, au cours des 30 dernières années, l’un des plus importants bénéficiaires de l’aide au développement consentie par Ottawa. Aujourd’hui, le Canada, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay, a exprimé sa profonde préoccupation. Il a appelé le Bangladesh à suivre un processus démocratique et à fixer dans les meilleurs délais une nouvelle date de scrutin. Les Nations unies et l’Union européenne ont suspendu leurs missions d’observation des élections du 22 janvier 2007. L’ONU, pour sa part, se dit «profondément préoccupée» par la crise politique au Bangladesh.

Publié le 28/06/2017 - Modifié le 15/09/2017

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