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Adam Thiam: au Mali, «c'est la question peule qui est en train de naître»

Adam Thiam.
Adam Thiam.
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L’insécurité, dans le centre du Mali, inquiète. Depuis début 2015, des dizaines d’attaques ont été répertoriées dans cette zone. Début mars 2017 à Boulikessi, près de la frontière avec le Burkina Faso, une attaque a coûté la vie à 11 militaires maliens. Elle a été revendiquée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, nouvelle formation jihadiste née de la fusion entre plusieurs groupes du Sahel – dont la katiba Macina, apparue début 2015, du prédicateur Amadou Koufa, dont le nom revient régulièrement, quand on parle des violences dans le Centre du Mali. C’est à ce sujet, celui de l’insécurité dans le centre du Mali, que s’intéresse une étude, qui vient d’être publiée par l’Institut du Macina, et le Centre pour le dialogue humanitaire. Son titre : « Enjeux et dangers d’une crise négligée ». On en parle avec Adam Thiam, promoteur de l’Institut du Macina.

04'59'' - Première diffusion le 12/03/2017

RFI: Est-ce que les assaillants sont les mêmes groupes qui ont été chassés du nord ?

Adam Thiam: Il y a certains groupes qui étaient chassés du Nord, d’autres qui travaillaient déjà pour les groupes du Nord comme le Mujao (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest) et qui ont été démobilisés après mais le nouveau mouvement, lui, a été créé seulement à partir de 2015. C’est cela qui fait basculer le Centre dans l’insécurité avec plusieurs centaines de morts ; une réelle psychose ; des régions entières sans administration ; des embuscades et attaques frontales contre l’armée au moins une fois par mois ; des assassinats ciblés qui sont menés par des jihadistes contre tout civil qui est jugé hostile à leur cause ; des bandits de grands chemins ; des insurgés identitaires ; bref, la totale.

Est-ce qu’il y a des ententes entre ces groupes de bandits et les jihadistes ?

Il y a probablement des passerelles que nous ne saurions décrire pour ne pas avoir eu le temps de les étudier de très près. Cependant, il y a simplement un nom qui circule et qui fédère pratiquement tout, c’est Amadou Koufa. Vous avez entendu parler de lui. Il était récemment dans une vidéo de fusion entre al-Mourabitoune, Ansar Dine et katiba Macina. C’est un prédicateur très connu de la région. Iyad Ag Ghali est une vieille connaissance à lui, qui l’a rejoint à Tombouctou, en juillet 2012, sous l’occupation donc. Dès les premières attaques revendiquées par lui, en tant que katiba Macina, Amadou Koufa a qualifié Iyad d’émir et lui a renouvelé son allégeance. Depuis la fusion récente katiba Macina, al Mourabitoune et Ansar Dine sous l’autorité d'Iyad Ag Ghali, on a l’impression qu’il est devenu le fondé de pouvoir à part entière de Ansar Dine dans la région du Centre.

Est-ce qu’il y a des similitudes entre le moment où la crise au nord a démarré et ce qui se passe actuellement dans le centre du pays ?

Aqmi (al-Qaïda au Maghreb islamique), au Nord, a eu une dizaine d’années pour monter en puissance. Il n’y a pas de commune mesure entre ce qui s’est passé au Nord du Mali et ce qui se passe présentement au Centre. Ce qui ne veut pas dire que la situation au Centre n’est pas sans danger et le danger que nous voyons, c’est un peu et surtout cette question peule qui est en train de naître.

Justement par rapport à cette question peule, il y a des Peuls qui rejoignent les rangs des groupes violents mais il y en a aussi, du coup, qui sont stigmatisés et la communauté peule subit de plein fouet les conséquences de cette insécurité. C’est cela qui se passe ?

Oui. Les Peuls que nous avons approchés disent qu’ils étaient les premières victimes des jihadistes. Il y a des chefs de village peuls qui ont été forcés de quitter certaines des zones contrôlées par les jihadistes ; des religieux ont été exécutés par des islamistes dont des imams qui rejetaient la camisole de force rigoriste. Il y a des citoyens ordinaires qui ont payé de leur vie les informations qu’ils donnaient à l’armée sur les positions jihadistes.

En même temps, plusieurs mouvements locaux et des organisations des droits de l’homme rapportent et dénoncent des exactions dont les forces de l’ordre se rendaient souvent coupables contre des éléments peuls sur le simple fait qu’ils sont peuls. A ceci, s’ajoutent les violences de groupes de chasseurs traditionnels que l’on appelle les Dozos contre des éléments peuls, ainsi que le cycle de vendetta ou de colère que cela entraîne et qui portent les germes de conflits interethniques encore plus inquiétants.

Est-ce qu’il y a un risque de déstabilisation du pays, voire de la région ?

Évidemment. Le Centre a été, jusqu'à présent, la passerelle entre le Nord et le Sud. S'il s'embrase, il coupe effectivement le pays en deux. Le danger est là mais, à l’heure où je vous parle, on ne peut pas dire que la situation est celle-là. Ceci dit, le Centre appelle à des réponses urgentes. Et d’ailleurs, au moment où je vous parle, je vois que l’État a adopté un programme qui reflète, en tout cas, sa préoccupation des problèmes que le centre pose et qui est fait par une triple mesure de gouvernance, de sécurité et de développement.

Est-ce que ce sont des mesures adaptées ? Selon vous, est-ce que vous pensez que cela peut suffire à calmer les choses ?

A mon avis, il faut « mieux d’État », mais pas forcément plus d’État. Mieux d’État veut dire, sans aucun doute, le retour de l’administration mais avec de nouvelles mœurs, de nouvelles habitudes, une réelle adhésion à l’esprit de décentralisation et un véritable partenariat entre les communes et l’État. Tout cela, dans une approche de sécurité collective.

Mais il y a aussi la question qu’on ne peut pas éviter, celle du développement de la région de Mopti. En effet, la région s’est prolétarisée au fil des trois dernières décennies et c’est là où il y a le plus d’écoles coraniques au Mali. Or, les écoles coraniques pour l’instant ne forment effectivement que des chômeurs et c’est vraiment, à mon avis, une chair à canon rêvée pour les islamistes. C’est tout cela qui va falloir gérer. Cela paraît délicat mais le conflit n’est pas une fatalité. Il faut juste un peu d’anticipation et de justice, à notre avis.

Publié le 11/07/2017 - Modifié le 15/09/2017 - Par Magali Lagrange

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