Stiglitz: « Les inégalités à un niveau qu’on ne peut plus ignorer »
Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, auteur de «Creating a Learning society».
Mario Tama / AFP
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Stiglitz: « Les inégalités à un niveau qu’on ne peut plus ignorer »

Joseph Stiglitz, le prix Nobel d'économie rendu célèbre pour son livre dénonçant les inégalités, est en France pour le Tiger Forum, où il est venu présenter son nouveau livre, Creating a learning society - « Créer une société du savoir ». Pour lui, « les politiques issues du consensus de Washington ont conduit à la désindustrialisation ».
Par Dominique Baillard -

RFI : Joseph Stigliz, vous êtes à Toulouse pour le Tiger Forum, une rencontre qui réunit des chercheurs du monde entier. Vous y êtes pour présenter votre dernier livre consacré à la société de la connaissance, Creating a learning society. Pourquoi ce livre sur l'éducation ?

Joseph Stiglitz : La plus grande part de l’amélioration du niveau de vie qui a été réalisé au cours des 100 dernières années n’est pas liée à l’accumulation du capital ou même à une meilleure redistribution des ressources, mais au savoir. Au fait d’apprendre à mieux faire. Au fait d’obtenir plus, avec moins d’entrants. N’oublions pas que, pendant des milliers d’années, jusqu’aux années 1800, le niveau de vie stagnait. Et soudain, il y a une augmentation incroyable du niveau de vie, qui vient de l’acquisition des savoirs.

On doit se focaliser sur comment on apprend, comment on augmente sa productivité. Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre, c’est que quand j’étais chef économiste à la Banque mondiale, j’ai réalisé que le fossé entre pays développés et pays en développement n’était pas juste une différence de ressources, mais une différence dans la connaissance. Donc, le soutien à l’enseignement dans ces pays doit être central dans le développement.

La Banque mondiale et les donateurs se sont concentrés exclusivement sur l’éducation de base. C’était important. Mais pour combler le fossé entre pays riches et pays en développement, vous avez besoin de gens formés pour s’emparer des innovations, des nouvelles technologies. Vous avez besoin d’un enseignement secondaire, d’universités. Et même de créer des think tanks, des centres de recherches.

L’Afrique a besoin d’universités ?

Ce qui me préoccupe, c’est que produire juste des minerais, des hydrocarbures, ce n’est pas la base d’un développement durable. En partie parce que cela peut augmenter vos revenus, c’est important. Cela compte, l’argent, mais ça ne vous donne pas un accès direct à la connaissance. Une de mes critiques contre les politiques passées, issues du consensus de Washington, est qu'elles ont conduit à la désindustrialisation. Une idée importante, en économie, est que les pays apprennent en faisant. La seule façon d’apprendre à produire de l’acier, c’est d’en fabriquer. Mais si vous désindustrialisez, vous n’allez pas apprendre à produire des marchandises. Et donc, les politiques issues du consensus de Washington ont maintenu l’Afrique au niveau d’industrie qu’elle connaissait il y a 40 ans. Ce qui a eu probablement un effet négatif sur l’acquisition des savoirs.

Vous êtes optimiste pour l’Afrique ?

Je suis optimiste pour l’Afrique, parce que les Africains ont appris. Ils ont beaucoup appris en terme de gouvernance, en matière de politique macro-économique, mais ils ont aussi appris à apprendre. Appris qu’il faut avoir une politique industrielle pour étendre leur accès aux savoirs, pour promouvoir l’accès à de nouvelles industries. Vous ne pouvez pas tout laisser au marché. Vous pouvez avoir un secteur minier fort, mais malheureusement les mines d’aujourd’hui ne vous donnent pas de travail, ne donnent pas le genre d’emploi qui peut être la base d’une croissance robuste sur le long terme.

Le débat sur les inégalités est-il maintenant dépassé ?

Ce qui s’est passé ces cinq - dix dernières années est intéressant. Enfin, on reconnaît que la montée des inégalités est un problème. Les inégalités se sont accrues dans la plupart des économies développées, au cours de ces 30 - 35 dernières années. Elles ont atteint un niveau qu’on ne peut plus ignorer. Il n’y a pas seulement des inégalités de revenus, mais aussi des inégalités d’opportunités. Et c’est contraire aux principes de base de la démocratie moderne, à nos valeurs, qui sont de plus en plus partagées dans le monde. La question qui se pose maintenant dans le monde entier est de savoir comment on change les choses, comment on crée une société juste, une société qui offre plus de chances.

Êtes-vous surpris par le succès américain de Thomas Piketty ?

J’ai été assez surpris. Mais, finalement, pas si surpris que j’aurais dû l’être, parce que précisément on se sent de plus en plus concerné par la question des inégalités. Je l’ai mis en évidence dans mon livre Le prix de l’inégalité. Je pense que ce qui l’a aidé aux États-Unis, c’est qu’il vient d’ailleurs. Les gens pensent que j’ai un agenda politique, lui n’en a pas. Il n’est pas un démocrate ou un républicain. Il a juste raconté où la société allait. Pas seulement notre société, mais le capitalisme en général. Tout ce qu’il a dit sur les inégalités a déjà été décrit ailleurs. Je l’ai fait, d’autres l’ont fait. Mais ce qui était fort, dans son message, c’est qu’il l’a replacé dans son contexte historique. Et son apport c’est de dire que la très courte période entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1980 était une anomalie historique, car en fait le capitalisme a été marqué par un haut niveau d’inégalités quasiment tout le temps. Et la plupart des gens n’avaient jamais pensé à cela, comme cela. Nous aimons penser que notre histoire nous emmène vers le progrès, que nous avons vécu par le passé dans un monde plus inégal et que notre futur sera plus prospère et plus égalitaire.

Publié le 10/12/2015 - Modifié le 10/12/2015

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