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Isabelle Cros
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CHRONIQUE LEXICALE. À la croisée des mots : rusé comme un renard (script)

Vous aimez la chronique d’Yvan Amar Les Mots de l’actualité ? Nous aussi ! Et, à son instar, nous vous emmenons À la croisée des mots ! Vous êtes du genre à vous demander pourquoi une "fourchette" ne s’appelle pas un "zglub", pourquoi il n’est pas bon d’être un "bellâtre" ou pourquoi on va "au boulot" (au lieu de "se la couler douce") ? Alors partez à l’aventure à la croisée des mots avec comme guides les étudiants en traduction de l’Université de la Sorbonne nouvelle (ESIT). Explorez avec eux des contrées philologiques nouvelles comme les territoires linguistiques (mé)connus qui ont dessiné le monde d’hier et façonnent celui d’aujourd’hui. Le temps d’un voyage de quelques minutes, découvrez sans sortir de chez vous les mille et un secrets de la langue française !

Rusé comme un renard

 

                Depuis notre plus tendre enfance, nous lisons des histoires empreintes de personnifications, dans lesquelles les animaux deviennent les personnages de l’histoire et agissent comme s’ils étaient humains. Ce procédé n’est pas limité à la littérature enfantine, bien au contraire, et a été souvent utilisé pour caricaturer la société : c’est le cas pour les fables Ésope par exemple, reprises par Jean de La Fontaine au XVIIe siècle. La langue française s’est beaucoup inspirée de ces histoires d’animaux et en a tiré des collocations : bête comme un âne, fort comme un lion ou encore rusé comme un renard. C’est à cette dernière qu’il convient de s’intéresser, puisqu’elle lui colle à la peau  – ou à la fourrure – depuis des temps immémoriaux et conditionne même notre comportement envers lui : on se méfie de sa présence et on le considère comme nuisible (au grand dam de la communauté scientifique qui défend sa grande utilité dans la régulation de la population des petits rongeurs).

                Pourquoi dit-on du renard qu’il est rusé ? Certains diront qu’il s’agit de son comportement : les peuples du monde entier ont été fascinés par ses techniques de chasse, où il joue plus de sa tromperie que de sa force pour attraper sa proie. Guillaume le Clerc décrivait dans son Bestiaire Divin au XIIIe siècle que le renard passait pour mort afin d’attirer les oiseaux. Il en conclut que : « le goupil ne vit que de paresse et de tricherie. […] Ainsi le démon dévore l’imprudent qui ne se défie pas de ses ruses. »

                Prenons le mot « renard » lui-même. Orthographié avec un « t » jusqu’au XVe siècle, « renart » descend du francique « reginhart », composé de deux radicaux : « ragin » qui veut dire « conseil » et « hart », « dur ». Il s’est substitué avec le temps à « goupil », nom du renard avant le XVIe siècle qui descend de son appellation latine vulpiculus (qui a donné en italien volpe pour désigner le renard, par exemple). Certains affirment que le nom « Reginhart » serait entré dans la langue française à cause de la superstition des chasseurs, car prononcer le nom de l’animal avant de le chasser assurait de rentrer bredouille. Ils auraient donc appris ce mot après avoir chassé sur les terres des Francs. On retrouve le mot « renart » pour la première fois à l’écrit dans des expressions du XIIIe siècle comme « savoir de Renart », qui désigne un être fin, subtil, fourbe et rusé. Il s’agissait alors d’un nom propre pour désigner un homme possédant ces traits de caractère. De même, dans le recueil de récits médiévaux du XIIe ou XIIIe siècle Le Roman de Renart, l’auteur écrit que cette appellation « donne encore aujourd’hui son nom à tous ceux qui font leur étude de tromper et de mentir ».

                Cette œuvre, Le Roman de Renart, marque par ailleurs un tournant dans l’histoire de notre animal. Le héros éponyme de l’œuvre est un goupil, créé entre autres animaux malfaisants par Ève, chassée du Paradis. Il est décrit dans le prologue en ces termes : « au nombre de ces derniers se trouva le goupil, au poil roux, au naturel malfaisant, à l’intelligence assez subtile pour décevoir toutes les bêtes du monde. » La popularité de ces récits est telle que le nom propre « Renart » a fini par se substituer par éponymie à « goupil » – c’est-à-dire que le nom propre a donné son nom à l’animal. On dit aussi que « renard » est une antonomase lexicalisée car il attribue implicitement à l’animal sa fourberie et sa ruse.

                Cependant, si le Roman de Renart a beaucoup contribué à la création de la réputation de l’animal, il n’est pas le seul écrit à lui avoir conféré ces caractéristiques malfaisantes. Déjà dans les caricatures du Moyen-Âge, le renard représentait les clercs pour dénoncer leur hypocrisie et la manipulation des fidèles. Dans les fables d’Ésope, il est également décrit comme un être rusé qui use de tromperie pour obtenir ce qu’il veut : c’est le cas dans le Corbeau et le Renard, où le flatteur chaparde le fromage de l’oiseau, ou encore dans Le Renard et les Raisins. Moins connue que la précédente, elle raconte l’histoire d’un renard qui, ne pouvant atteindre des raisins en hauteur, se convainc qu’ils sont mauvais. Un bel exemple de mauvaise foi.

                Ces caractéristiques peu favorables ne sont pas propres aux cultures européennes. L’animal, répandu sur toute la surface du globe et sous tous les climats, n’a pas meilleure réputation dans les cultures asiatiques : au Japon comme en Chine, il est souvent représenté comme une femme à l’allure provocatrice qui attire les hommes pendant la nuit pour leur jouer mille tours et les laisser partir démunis et vulnérables au petit matin. Tantôt bienveillant, tantôt malveillant, il est peint à la fois comme un personnage sournois et comme un solitaire malheureux. Ce petit démon n’est pas détesté, mais peu enviable tout de même.

                Que ce soit pour son apparence mystérieuse, avec sa gueule fendue d’un ricanement éternel et ses petits yeux malicieux, ou pour sa capacité à survivre à toutes les persécutions subies pendant l’histoire, le renard reste un animal qui fascine et fascinera bien des hommes. Et le beau pléonasme du « renard rusé » apparaîtra encore longtemps dans les littératures et les imaginaires des peuples du monde. 

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Publié le 02/02/2017 - Modifié le 02/02/2017

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