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Isabelle Cros
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CHRONIQUE LEXICALE. À la croisée des mots : prudence (script)

Vous aimez la chronique d’Yvan Amar Les Mots de l’actualité ? Nous aussi ! Et, à son instar, nous vous emmenons À la croisée des mots ! Vous êtes du genre à vous demander pourquoi une "fourchette" ne s’appelle pas un "zglub", pourquoi il n’est pas bon d’être un "bellâtre" ou pourquoi on va "au boulot" (au lieu de "se la couler douce") ? Alors partez à l’aventure à la croisée des mots avec comme guides les étudiants en traduction de l’Université de la Sorbonne nouvelle (ESIT). Explorez avec eux des contrées philologiques nouvelles comme les territoires linguistiques (mé)connus qui ont dessiné le monde d’hier et façonnent celui d’aujourd’hui. Le temps d’un voyage de quelques minutes, découvrez sans sortir de chez vous les mille et un secrets de la langue française !

Nous le savons bien : la langue est en constante évolution, et outre les néologismes, certains mots peuvent en témoigner par leur parcours.

Le mot « prudence » est de ceux-là : il renferme certainement plus de subtilités qu’on ne pourrait le croire. Issu du latin prudentia et prudens, ce mot est d’abord apparu pour indiquer la « prévoyance », la « prévision ». Prudens est par ailleurs une forme contractée de providens, soit celui « qui prévoit, qui sait d’avance ».

Sous l’influence de l’histoire de la philosophie et du grec phronesis, le nom « prudence » tout comme son adjectif « prudent » ont ensuite pris le sens de « sagesse » ou de « conduite raisonnable ». C’est au xvie siècle que le mot revient à ses origines et renvoie alors à la « prévoyance », la « circonspection ».

Au milieu du xixe siècle est apparu le proverbe « prudence est mère de sûreté ». Dans cette expression, l’absence d’article participe à une personnification de la prudence, qui est bien plus ancienne. C’est en effet la première des vertus cardinales, initialement exposées par Platon dans La République et reprise par la doctrine morale chrétienne.  On retrouve également cette notion dans la mythologie romaine, qui fait de la Prudence une déesse allégorique, première épouse de Jupiter et souvent représentée par une femme à deux visages, l’un tourné vers le passé et l’autre vers l’avenir.

Mais revenons-en au deuxième sens étymologique de « prudence », celui influencé par l’histoire de la philosophie, et plus précisément par le concept de la « phronesis » chez les Grecs. Cette notion renvoie étymologiquement à « l’acte de penser » : c’est par elle que se formule l’activité intelligente. La « phronesis » est en fait mère de toutes les vertus, dans le sens où c’est elle qui permet d’agir dans la sphère éthique, au moment opportun où l’action aura le plus de conséquences positives et le moins de conséquences négatives. 

Aristote a théorisé cette vertu enracinée dans la tradition grecque et la définit comme « la disposition qui rend apte à agir dans la sphère de ce qui est bon ou mauvais pour l'être humain ». Il est intéressant de noter que les traductions des textes d’Aristote ont transmis le concept de la « phronesis » sous la forme de  « prudence », mais qu’une traduction plus récente, par Richard Bodéüs, a choisi de le traduire par « sagacité »[1]. Il semblerait en fait que la « prudence » ait perdu de son éclat et de son attractivité : nous n’en aurions retenu que le sens plutôt négatif de « circonspection ». Dans son Essai d’étymologie philosophique, Honoré-Joseph Chavée fait ainsi la distinction entre cette prudence, vertu gréco-romaine qui est fruit de la réflexion, et celle que nous avons retenue, « ce besoin de précaution que ceux-là seuls comprennent qui l’ont observé ou senti ».

C’est donc une notion qui a beaucoup évolué, a été « dévaluée » même, selon certains, car après avoir été célébrée par les peintres, les sculpteurs, les théologiens ou les philosophes, aujourd’hui, nous l’employons plus, par exemple, pour parler d’un « automobiliste prudent »… Qui au sens des Grecs, aurait plutôt été un prodige du volant !

 

[1] Traduction de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote par Richard Bodéüs

 

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Publié le 14/04/2017 - Modifié le 14/04/2017

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