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Isabelle Cros
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#Français général

CHRONIQUE LEXICALE. À la croisée des mots : poser un lapin (script)

Vous aimez la chronique d’Yvan Amar Les Mots de l’actualité ? Nous aussi ! Et, à son instar, nous vous emmenons À la croisée des mots ! Vous êtes du genre à vous demander pourquoi une "fourchette" ne s’appelle pas un "zglub", pourquoi il n’est pas bon d’être un "bellâtre" ou pourquoi on va "au boulot" (au lieu de "se la couler douce") ? Alors partez à l’aventure à la croisée des mots avec comme guides les étudiants en traduction de l’Université de la Sorbonne nouvelle (ESIT). Explorez avec eux des contrées philologiques nouvelles comme les territoires linguistiques (mé)connus qui ont dessiné le monde d’hier et façonnent celui d’aujourd’hui. Le temps d’un voyage de quelques minutes, découvrez sans sortir de chez vous les mille et un secrets de la langue française !

Poser un lapin

 

La grue et le lapin : voilà qui sonnerait presque comme une fable de La Fontaine. La grue qui attend pendant que le lapin se défile ou les deux aspects opposés d’une situation bien désagréable pour qui se fait ainsi éconduire.

 

De manière générale, la langue française regorge d’expressions faisant appel à des particularités prêtées, à tort ou à raison, aux animaux qui peuplent nos campagnes. Ces formules s’appuient bien souvent sur des caractéristiques physiques ou sur des traits de caractère que présenterait l’animal. On peut ainsi penser à « fort comme un bœuf », « rusé comme un renard », « faire des yeux de merlan frit » ou « myope comme une taupe ». Le lien semble cependant moins évident dans l’expression qui nous intéresse. Pourquoi dit-on alors « poser un lapin » ?

 

A priori, cela n’est pas lié au caractère de cet animal, qui est plus connu pour sa fécondité et sa rapidité que pour sa propension à ne pas tenir ses engagements. On ne trouvera pas plus d’explication en cherchant du côté de l’étymologie. D’origine incertaine, le mot « lapin » pourrait provenir de lap, une déformation de « clapier », ou bien de « lapereau », de « lièvre » ou encore de l’ibéro-roman lappa signifiant la pierre plate sous laquelle l’animal creuse parfois son terrier. Une chose est certaine, le mot « lapin » est venu remplacer au XVe siècle « connil  » ou « connin », des termes qui nous viennent, eux, du latin cuniculus et dont les autres dérivés laissent deviner le sens, celui d’une petite galerie souterraine ou d’une mine. On retrouve d’ailleurs aujourd’hui encore la trace de cette racine dans « cuniculture », un terme désignant l’élevage de lapins.

 

Non, l’origine de l’expression est à chercher ailleurs. Le Dictionnaire historique des argots français de Gaston Esnault fait remonter son utilisation au XIXe siècle. Le terme « lapin » est alors utilisé dans le monde de la prostitution pour désigner un homme s’en allant sans s’acquitter du prix convenu.

 

En effet, non content d’être un symbole de fécondité et de porter – en partie – chance, le lapin prêtait à l’époque également sa forme aux grosses peluches des fêtes foraines, de gros lots qui semblait facile à obtenir mais que l’on ne remportait en réalité jamais. On voit ainsi se profiler l’idée d’une promesse que l’on fait miroiter sans jamais la réaliser.

 

Au fil du temps, l’acception de l’expression a changé pour acquérir celle qu’elle possède aujourd’hui. De nos jours, on pose un lapin à quelqu’un lorsque, plutôt que de tenir parole, on décide de ne pas se rendre à un rendez-vous en omettant sciemment de prévenir l’autre personne. Un manque flagrant de courtoisie donc. Et c’est ainsi que l’honnête lapin se retrouvé mêlé à nos histoires d’amours déçues.

 

Quant à son cousin à plumes, la grue, c’est grâce à son apparence qu’il a gagné le droit d’apparaître dans sa propre expression. L’origine de « faire le pied de grue » est d’ailleurs à chercher du même côté que celle du lapin. En effet, dès le XVe siècle, nos ancêtres ont établi un parallèle entre la posture redressée et perchée sur une patte de l’échassier et celle souvent adoptée par les filles de joie lorsqu’elles attendent leurs clients. Adossées ainsi, un pied au sol et l’autre contre le mur, elles ont inspiré à leur contemporains les expressions « gruer » et « faire la jambe de grue » comme synonymes d’ « attendre ». C’est plus tard, au XVIIe siècle, que l’expression prend la forme « faire le pied de grue » que l’on connaît aujourd’hui à savoir attendre longtemps à la même place.

 

Dans les deux cas, l’expression originelle s’est éloignée des ruelles sombres dont elles sont toutes deux issues, pour acquérir une signification plus convenable et innocente. Pour autant, la situation à laquelle elles renvoient n’est guère enviable. Que peut-il arriver de pire à un prétendant que de devoir faire le pied de grue en attendant sa bien-aimée qui lui a posé un lapin ? À part peut-être la voir filer à l’anglaise pendant le rendez-vous ou – comme le diraient les Anglais –  prendre congé à la française.

 

 

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Publié le 17/03/2017 - Modifié le 17/03/2017

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