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Isabelle Cros
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le français avec RFI SAVOIRS

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CHRONIQUE LEXICALE. À la croisée des mots : filer à l'anglaise (script)

Vous aimez la chronique d’Yvan Amar Les Mots de l’actualité ? Nous aussi ! Et, à son instar, nous vous emmenons À la croisée des mots ! Vous êtes du genre à vous demander pourquoi une "fourchette" ne s’appelle pas un "zglub", pourquoi il n’est pas bon d’être un "bellâtre" ou pourquoi on va "au boulot" (au lieu de "se la couler douce") ? Alors partez à l’aventure à la croisée des mots avec comme guides les étudiants en traduction de l’Université de la Sorbonne nouvelle (ESIT). Explorez avec eux des contrées philologiques nouvelles comme les territoires linguistiques (mé)connus qui ont dessiné le monde d’hier et façonnent celui d’aujourd’hui. Le temps d’un voyage de quelques minutes, découvrez sans sortir de chez vous les mille et un secrets de la langue française !

Jane : good morning, Jean !

 

Jean : salut Jane !

 

Jane : dis moi… Avec le Brexit, ces derniers temps, on a beaucoup entendu l’expression filer à l’anglaise. Boris Johnsson aurait filé à l’anglaise à l’annonce du résultat, par exemple... Mais qu’est-ce-que ça veut dire exactement ? Pourquoi êtes-vous si méchants, sommes-nous vos têtes de Turcs ?

 

Jean : en effet Jane, la langue française est truffée d’expressions qui font référence à nos voisins. Chacun a droit à ses stéréotypes ! On dira par exemple d’un individu qu’il est ponctuel comme un Allemand, ou fier comme un Italien. Et comme tu l’as relevé, un peu plus éloignés de chez nous, les Turcs ne sont pas en reste : avec fort comme un Turc, ou tête de Turc, notre langue ne les a pas épargnés. Rassure-toi, toi au moins, tu ne parles pas français comme une vache espagnole...

 

Jane : mais… Ça veut dire on file un mauvais coton, n’est-ce-pas ?

 

Jean : Jane, tu t’égares. L’emploi de filer, dans notre expression, est intransitif. C’est un mot d’argot, identifié au XIXe siècle, qui signifie qu’on déguerpit. Et l’accent est mis sur la rapidité de la fuite. On file à toute allure, et celles et ceux qui filent à l’anglaise le font sans dire au revoir, sans qu’on les voie s’éclipser.

 

Jane : moi j’aurais plutôt dit prendre la poudre d’escampette...

 

Jean : en effet, certaines expressions sont proches : on peut prendre la poudre d’escampette par exemple, mais la personne qui s’enfuit le fait au vu et au su de tous. Prendre l’escampe viendrait de l’occitan s’escamper, se sauver. Quant à la poudre de cette même expression, elle pourrait renvoyer à vif comme la poudre, ou encore, à la poussière que soulève celui qui détale ; on peut citer une métaphore maritime au sens proche : prendre le large, déjà attestée au milieu du XVe siècle.

 

Jane : et sur le plan grammatical, pourquoi dit-on à l’anglaise ? Et non comme les Anglais ?

Jean : c’est presque la même chose ! À la, ou À l’, permet de préciser la manière dont est obtenu l’objet, ou la manière dont on effectue l’action. On parlera ainsi de victoire à la Pyrrhus. À la est plus élégant que comme. On peut encore préparer une escalope à la milanaise, c’est-à-dire une escalope comme celles qui sont faites à Milan. C’est délicieux.

Jane : alors c’est une manière élégante d’atténuer les hostilités, si j’ai bien compris.

 

Jean : ce n’est pas impossible. Car avant le réveil des Allemands, c’est bien les Anglais qui nous ont sans doute donné le plus de fil à retordre sur le plan militaire, et ce fait historique a sans doute laissé des traces dans notre langue… L’expression peut ainsi faire référence au captif ennemi qui aurait réussi à s’évader. Mais l’explication géopolitique n’est pas la seule. D’autres origines sont évoquées. D’après Maurice Rat par exemple, il faudrait y voir une allusion au sans-gêne des Anglais. Dans L’Assommoir de Zola, l’un des personnages , je cite, pisse à l’anglaise : sur la place de la Bastille, il emprunte deux pièces pour faire ses besoins mais il ne réapparaît pas et l’argent, on n’en voit plus la couleur. En voilà une extension d’emploi plutôt sympathique ! Désolé Jane…

 

Jane : décidément… Nos peuples sont irréconciliables. Les carottes sont cuites.

 

Jean : pas tant que ça. Je ne t’ai pas tout dit. Eh oui, les souvenirs de la guerre de cent ont la vie dure : les taxes prélevées alors par le parti anglais ne jouissaient pas d’une immense popularité, et étrangement du XVe au XVIIe siècle, un anglais désignait un créancier pingre, un usurier, une image qu’on retrouve par exemple dans l’œuvre du poète Clément Marot.

 

Jane : mais quel rapport entre l’Anglais grippe-sou et filer à l’anglaise ?

 

Jean : minute butterfly, je vais y venir ! Car l’histoire sémantique du mot anglais permet de nuancer l’analyse géopolitique de l’expression filer à l’anglaise. Certains avancent qu’Anglais, au sens de créancier, ne serait en réalité qu’un jeu argotique à partir d’un ancien verbe, s’angler, s apostrophe, qui venait de l’allemand prendre à l’hameçon. L’Anglois est alors celui par lequel vous êtes tenu, à travers vos dettes. Donc le créancier plutôt exigeant. Et celui qui file à l’anglaise est celui qui part sans payer ses dettes. Finalement, tout cela n’aurait pas grand chose à voir avec vous les Anglais, pas plus que les Niortais ne doivent se sentir visés dans l’expression aller à Niort, qui signifie nier, refuser d’avouer. En bref, il ne s’agit peut-être que d’un de ces jeux sur les signifiés qui façonnent notre langue, et finalement, en des temps hostiles, peu importe si cela nuit à la réputation d’un peuple qui n’est pas plus impoli qu’un autre…

 

Jane : ok… Mais il y a une chose que j’ai oublié de te dire. Même si tous les Anglais sont des gens polis et honnêtes, je t’ai menti : je sais très bien ce que filer à l’anglaise veut dire : on a la même expression de l’autre côté de la Manche. Sauf que nous, on dit to take French leave. Et vraiment, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un jeu argotique sur le signifié. J’ose même imaginer que vous, les Français, vous avez juste voulu vous venger de notre expression qui est si juste...

 

Jean : ne me cherche pas, Jane ! Car je me sentirais obligé de te demander si les Anglais ont débarqué… D’ailleurs, sais-tu quelle est l’étymologie du mot catimini, qu’on retrouve dans l’expression partir en catimini ? c’est le mot grec katamenios, qui signifiait chaque mois. Mais arrêtons-là ces considérations sexistes. Finalement, si on dit take French leave, ou filer à l’anglaise, c’est tout simplement parce que nos deux peuples…

 

Jane : filent parfois à l’anglaise ou à la française, peu importe, mais filent surtout le parfait amour, c’est ça ?

 

Jean : voilà, tu as tout compris.

 

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Publié le 14/04/2017 - Modifié le 14/04/2017

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