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Isabelle Cros
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#Français général

CHRONIQUE LEXICALE. À la croisée des mots : baragouin (script)

Vous aimez la chronique d’Yvan Amar Les Mots de l’actualité ? Nous aussi ! Et, à son instar, nous vous emmenons À la croisée des mots ! Vous êtes du genre à vous demander pourquoi une "fourchette" ne s’appelle pas un "zglub", pourquoi il n’est pas bon d’être un "bellâtre" ou pourquoi on va "au boulot" (au lieu de "se la couler douce") ? Alors partez à l’aventure à la croisée des mots avec comme guides les étudiants en traduction de l’Université de la Sorbonne nouvelle (ESIT). Explorez avec eux des contrées philologiques nouvelles comme les territoires linguistiques (mé)connus qui ont dessiné le monde d’hier et façonnent celui d’aujourd’hui. Le temps d’un voyage de quelques minutes, découvrez sans sortir de chez vous les mille et un secrets de la langue française !

Baragouin

« Bara gwine ! », voilà apparemment les paroles prononcées dans toutes les auberges de France et de Navarre au lendemain de la guerre franco-prussienne, par des soldats bretons qui réclamaient du pain et du vin. La controverse à laquelle est soumise cette étymologie doit cependant nous pousser à revenir sur les origines présumées de ce terme.

Le terme baragouin, plus connu aujourd’hui sous sa forme verbale baragouiner apparaît pour la première fois en 1391 dans une lettre de grâce, écrit ici avec un double r. Bien que son sens exact semble peu clair, il est utilisé en opposition à bon chrétien et bon français :  « Lesquelx appellerent l'exposant sanglant Barragouin; ... icellui leur dist : Beaux seigneurs, je ne suis point Barragouin, mais aussi bon chrestian, d’aussi bonnes gens et aussi bon François que vous estes ».  Éloigné de son sens moderne, le terme est donc ici synonyme d’ « étranger », de « barbare ». On le retrouve une centaine d’années plus tard, cette fois employé par Rabelais dans son livre Pantagruel. Il désigne alors celui qui parle mal ou qui parle un langage incompréhensible pour son interlocuteur :  « (...) une sedition de balivernes, meue entre les Baragouins et les Accoursiers ». Bien que moins injurieux que dans son sens premier, l’expression désigne toujours, à ce stade, une personne plutôt qu’un langage peu intelligible.

Ce premier sens mis en lumière, nous pouvons maintenant nous intéresser à sa seconde acceptation, plus récente, sous laquelle il désigne ce qu’on pourrait appeler une « langue barbare ». Le mot est tout d’abord employé dans une fable du XVème siècle sous la forme « Barragonnoys », au sens de langue étrangère. Il réapparaît par la suite lors d’un échange entre Pantagruel et Panurge quand ce dernier s’adresse à lui en langue germanique, ce à quoi Pantagruel répond « Mon amy, je n’entends point ce barragouin ». De « langue étrangère à la personne qui l’entend », la définition du mot s’est ensuite étendue, pour devenir, dans le dictionnaire étymologique de la langue française : « Langage difficilement compréhensible du fait de son incorrection, ou d’un excès de recherche, de technicité ». Le terme est employé avec cette signification par Balzac dans Eugénie Grandet notamment, et plus tard par Proust dans Sodome et Gomorrhe.

Les avis divergent quant à son étymologie. Gilles Ménage, spécialiste de la langue française et auteur d’un dictionnaire étymologique de la langue française estime que « baragouin » trouve son origine dans le mot latin « barbaracuinus ». Ce dernier est formé à partir d'une onomatopée qui évoque le bredouillement et désignait ceux qui ne parlaient pas le grec, l'étranger au langage grossier. La forme en -acus est un augmentatif et en -inus, un diminutif. Ce terme reste cependant relativement éloigné de « baragouiner » laissant libre cours à diverses hypothèses autour de son étymologie. D’autres le rattachent ainsi à un patois de l’Yonne, le décrivant comme une forme amplifiée de bargouin qui a pour sens : « homme qui parle sans cesse en bredouillant ». Enfin, nombreux sont ceux qui estiment le terme issu du breton. Le terme serait apparu pour la première fois au XIVème siècle dans l’ouest de la France et son usage vulgarisé un siècle plus tard lors du rattachement de  la Bretagne à la France. Il serait composé de deux mots en breton, « Bara » qui signifie « pain » et « Gwin » qui signifie « vin ». D’autres, qui le rattachent au bas-breton, pensent que ce terme aurait pu également être formé à partir de « Bara » (« pain ») et de « Gwenn » (« blanc »). Ces mots auraient été prononcés par des bretons, étonnés de voir du pain à la mie blanche. La première étymologie, qui donne au terme « baragouiner » le sens de « pain vin » est toutefois la plus largement acceptée.

« Baragouin » a plus récemment fait parler de lui lors d’une audience publique de la chambre correctionnel de la Cour d’appel de Rennes le 16 mars 2011, quand deux militants prônant le rattachement du pays de la Loire à la Bretagne se sont adressés à un magistrat en breton qui leur répondit : « Je n’entends pas le baragouin ». Ces propos ont mis en émoi la communauté bretonne, choquée par l’usage de ce terme perçu comme un dérapage attentatoire à la dignité des bretons.

Nous pourrions ainsi conclure que ce mot, s’il a connu une évolution sémantique certaine depuis sa première occurrence, n’a visiblement pas su se défaire de sa connotation négative. 

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Publié le 13/03/2017 - Modifié le 13/03/2017

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