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La Zone de Libre-Echange Continentale : l’ile Maurice, « ubuntu » avant tout

par Aksay Lackoo

Le 21 mars 2018 marque une nouvelle ère pour le continent africain. Jamais dans l’histoire du continent un accord sur l’intégration régionale n’a été conduit par des discussions dans un cadre aussi élaboré et organisé, presque systématique. Du 15 juin 2015, date du lancement des négociations sur un Sommet sur la Zone de Libre-Echange Continentale (ZLEC) – Union Africaine (UA), jusqu’au 21 mars 2018, huit séances de négociations ont été parcourues. Certaines négociations ont été conclues avec succès, d’autres, surtout sur les modalités et les domaines dits ‘sensibles et complexes’, restent à conclure. 

Mais le contexte est particulier. Des années 60 jusqu’au mars 2018, beaucoup des choses se sont passées sur le continent et les dirigeants africains ne peuvent négliger l’importance de cet historique dans son initiative d’une ZLEC. Kwame Nkrumah, le premier Président Ghanéen parlait dans son livre « Africa must unite » (L’Afrique doit s'unir) d’un « Union of African States », et de l’adoption d’une stratégie économique commune en 1963. L’Organisation de l’unité africaine (OUA) voit aussi le jour en 1963, mais les idées et la volonté ne sont pas communes. Tandis que les partisans du fédéralisme tels que Kwame Nkrumah et ceux qui s’inspirent à une « Afrique des Etats » avec le président sénégalais Senghor à la tête se divisent, l’OUA devint finalement une organisation pour but de coopération et l’idée d’intégration fut mise de côté.

En 1980, le Plan d'action de Lagos pour le développement économique de l'Afrique, connu comme le Plan d’action de Lagos, fut développé pour adresser les questions d’auto-suffisance du continent. L’Afrique fait face à une crise dû aux chocs économiques mondiaux, tels que la crise pétrolière de 1973 et le Plan d’Action de Lagos se tient comme une réponse aux programmes d'ajustement structurel de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). Les décennies perdues – les années 80 et 90 vont suivre. Mais l’OUA continue, avec un continent sous l’éboulement économique – des économies sous des dettes croissantes, et en 1991, le Traité de la Communauté économique africaine, connu comme le Traité d’Abuja, est mis en place et entra en vigueur en 1994. Le Traité d’Abuja énonce une intégration régionale graduelle et en plusieurs phases. La première phase est de renforcer les communautés économiques régionales (CER) existantes et d’encourager la création des autres communautés sur une période de cinq ans. La seconde phase serait d’adresser les barrières tarifaires et non-tarifaires dans le commerce des CER sur une période de huit ans. La troisième phase est la création des zones de libre-échange, et des unions par et dans les CER sur une période de dix ans. La quatrième phase est de créer une union douanière de l’Afrique en deux ans. Le cinquième stage serait la création d’un marché commun de l’Afrique, d’une union monétaire avec une banque centrale, avec une monnaie unique et un Parlement panafricain en quatre ans. Finalement, sur une période de cinq ans, la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux doit être concrétisée suivi par un Fonds monétaire africain. Le projet d’intégration est de 34 ans et doit se compléter en 2028.

Le projet ne fut pas aussi systématique mais plutôt erratique en termes de réalisation et concrétisation. Toutefois, le projet d’intégration du continent est resté sur la table des dirigeants africains, avec l’arrivée de l’Union africaine (UA) en 2002, organisation qui remplacera l’OUA. Entretemps, le Traité d’Abuja a encouragé la création de plusieurs CER. Plus de quatorze CER sont reconnues par la Communauté Economique de l’Afrique dont la Communauté de développement d'Afrique australe - CDAA (en anglais South African Development Community, SADC), la Communauté d'Afrique de l'Est (en anglais East African Community, EAC), le Marché commun de l'Afrique orientale et australe  ( en anglais Common Market for Eastern and Southern Africa, COMESA), l’Autorité intergouvernementale sur le développement ( en anglais Intergovernmental Authority on Development, IGAD), et la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CÉDÉAO) entres autres.

Or, la prolifération des CER entrainent un effet particulier, dont Bhagwati, un économiste très connu pour ses recherches sur le commerce international, appelle l’effet d’un « Spaghetti Bowl ». Un chevauchement des adhésions des pays africains dans différentes communautés économiques régionales, toutes cherchant presque les mêmes buts et objectifs a commencé de démontrer plusieurs faiblesses. En octobre 2008, les dirigeants africains du SADC, COMESA et l’EAC annoncent ainsi des discussions sur un Traité de libre-échange tripartite. La tripartite devient ainsi une rampe de lancement pour la ZLEC et en juin 2015, les discussions débutent et le sommet de l’UA se focalise sur un seul sujet – le commerce intra-africain. Couvrant la moitié du continent africain, la Tripartite signifiait que plus de la moitié du travail de création de la ZLEC était accomplie. En janvier 2016, le président du Niger, Mahamadou Issoufou, est chargé par ses pairs pour les négociations sur le projet de ZLEC.

En janvier 2015, le continent se met un nouvel objectif, en harmonie avec son projet d’intégration – l’Agenda 2063. Ce dernier demeure le cadre stratégique pour la transformation socio-économique du continent au cours des cinquante prochaines années et s’intitule – « L’Afrique Que Nous Voulons ». Parmi l’un des projets phares du programme de l’Agenda 2063, la création de la Zone continentale de libre-échange, et le passeport africain et la libre circulation des personnes démontrent cette forte volonté panafricaine de s’unir, une volonté et une vision qui date plus d’un siècle. Entretemps, les discussions se sont échelonnées sur la ZLEC et en juin 2017, les Ministres des pays africains trouvent un accord sur les modalités pour le commerce des marchandises et des services.

Or, plusieurs questions restent à répondre. Comment les dirigeants africains peuvent-ils s’assurer que le processus d'intégration en Afrique avancé grâce à la ZLEC réussit et ne souffre pas des difficultés dont ont connu des autres processus d'intégration régionale dans le monde ? Joseph Stiglitz dans son nouveau livre, ‘The Euro and its Threat to the Future of Europe’ avance que les idées et les valeurs sont essentielles au succès de l'intégration régionale. Le besoin des idées et des bonnes valeurs pour informer notre pensée et nos perspectives sur le commerce et le développement est crucial dans le mécanisme d’intégration régionale. Alors que les pays occidentaux, avec le « America First » de Donald Trump et le Brexit, sont dans une impasse où les idées et les valeurs pour s’unir s’effritent contre ceux du protectionnisme et de la désintégration. Les tendances dans le monde, et l’histoire du continent, font que le contexte pour la ZLEC est particulier. Alors que d’autres mettent en question l’intégration économique régionale et globale, le continent africain s’unifie davantage. La ZLEC est un marché commun de 1,2 milliard d’habitants, avec un PIB cumulé avoisinant les 2,500 milliards de dollars. Les enjeux sont colossaux pour les pays africains, surtout pour les hégémons africains tels que le Kenya, l’Egypte, le Nigeria et l’Afrique du Sud (connu comme le KENSA pendant les négociations sur la ZLEC). D’ailleurs, l’Afrique du Sud et le Nigeria, soit les deux géants économiques du continent, n’ont pas encore signé l’accord de ZLEC, suivis par d’autres pays notamment le Bénin, le Botswana, le Burundi, l’Erythrée, le Guinée-Bissau, le Lesotho, la Namibie, le Sierra Leone et la Zambie. Les raisons citées sont presque les mêmes pour la plupart des pays qui n’ont pas encore signé : plus de temps pour des discussions en interne dans leurs pays.

Hors du continent s’inspirant du vision panafricaine, l’ile Maurice a signé l’accord sur la ZLEC avec les quarante-trois autres pays et aussi la Déclaration de Kigali, avec les quarante-six autres pays. Notons également que l’ile Maurice, membre du COMESA et du SADC, avait également adhérer au Traité de libre-échange tripartite en octobre 2017, devenant le 21e pays à avoir signer le Traité. Toutefois, l’adhésion de l’ile Maurice à l’accord du ZLEC entraine plusieurs questions. Alors que les hégémons africains tels que l’Afrique du Sud et le Nigeria, avec des bénéfices plus à leur portée dû à la taille de leurs marchés respectifs, l’ile Maurice ne doit pas entreprendre la ZLEC d’une vision purement « économique » telle que l’accès à un marché élargi. Stiglitz mentionne cela très subtilement en se référant à l’Union européenne - "Quand un groupe de pays partage une monnaie, le succès nécessite plus que de bonnes institutions. Pour que les réformes fonctionnent, des décisions doivent être prises, et ces décisions refléteront la compréhension et les valeurs des décideurs. Il doit y avoir une compréhension commune de ce qui fait une économie performante et un minimum de « solidarité » ou de cohésion sociale, où les pays qui sont dans une position forte aident ceux qui en ont besoin ». Le principe de « solidarité » dont parle Stiglitz est similaire au concept africain de « Ubuntu » ("L'humanité envers les autres") qui a été projeté par les premiers dirigeants africains dans l’idéalisme du panafricanisme. L’ile Maurice doit donc se vitaliser avec les idées et les valeurs communes de ses pairs en Afrique.

Néanmoins, les questions sur la stratégie industrielle et sur les politiques commerciales vont être cruciales. Comment l'ile Maurice peut-elle s’assurer que ses relations commerciales et d'investissement avec les pays africains sont basés sur des valeurs de « solidarité » tout en protégeant ses intérêts ? Certes une petite ile, le pays est le 26e économie en Afrique en se basant sur le PIB nominal. Les enjeux pour le pays demeurent dans un premier lieu le faible taux de commerce, imports et exports, sur le continent. Le partenaire majeur de l’ile Maurice sur le continent africain est l’Afrique du Sud et le Madagascar pour les exports et l’Afrique du Sud pour les imports. Toutefois, des échanges commerciaux se tiennent avec d’autres pays africains tels que des imports des livres du Bénin, du coton de Zimbabwe, des cigarettes du Kenya ou des exports des bonbonnes, bouteilles et flacons en matières plastiques vers l’Angola et le Ghana. Ses échanges restent peu significatifs si le pays veut réellement saisir les opportunités de la ZLEC.

Deux autres aspects doivent également déterminer le positionnement de l’ile Maurice dans la ZLEC. Ces deux autres aspects sont comme suivant :

La stratégie industrielle

Le continent africain est resté pendant plusieurs années dans un paradoxe – celui d’ouvrir ses frontières aux marchés européens et américains pour des produits manufacturés et d’essayer de pénétrer leur marché avec des produits agricoles par le biais des accords commerciaux tels que les accords de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et les pays dits ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). Or, les pays africains ont beaucoup souffert afin de développer les secteurs manufacturiers. Peu des pays ont pu protéger et développer leur secteur manufacturier, tout en utilisant leurs ressources humaines et naturelles. Le savoir-faire africain est dominé par l’industrie agricole Or, le nouveau millénaire, qui a vu la croissance fulgurante de la Chine au niveau mondial, a sorti l’Afrique des « lost decades » des années 80 et 90, et beaucoup des pays africains ont vu une croissance économique significante. Cette croissance est dû à l’utilisation des ressources des pays africains, non seulement, par la Chine mais également par d’autres économies émergentes telles que l’Afrique du Sud (l’Afrique du Sud, par exemple, a vu ses échanges commerciaux augmentés significativement entre et avec ses pairs africains). Cette croissance économique sur le continent se reflète sur l’ile Maurice. Toutefois, l’ile Maurice doit saisir les opportunités dont offrent la ZLEC pour propulser ses industries en développant des capacités de production, en bénéficiant des essors du « Regional Value Chains », mais aussi du savoir-faire des voisins africains dans les domaines où ils excellent. L’intégration continentale doit entamer le développement industriel de chaque pays ; or il demeure au pays d’orienter ses politiques industrielles afin de bénéficier des « Regional Value Chains », ou des initiatives telles que des « Economic Processing Zones ». Les politiques industrielles doivent toutefois protéger les industries naissantes.

Autre élément clé serait la calibration des politiques industrielles par l’état mauricien. Le cas de M-Pesa au Kenya, de la floriculture en Ethiopie ou des automobiles en Afrique du Sud démontre que l’état joue un rôle déterminant dans la propulsion des industries en mettant en place des conditions propices au croissance, des cadres régulatrices et des soutiens fiscaux et tarifaires. Désormais, les réponses à ses questions détermineront les bénéfices dont l’ile Maurice pourra s’avantager par la ZLEC.

L’intégration développementale

Le continent habite cinquante-quatre pays et chaque pays a ses particularités. Les particularités s’accentuent davantage avec des pays les moins avancés (PMA), des pays sans littoral, des petites économies vulnérables et des petits États insulaires comme l’ile Maurice. Les différences entre les économies africaines sont multiples et sont des réels ‘obstacles’ au commerce intra-africain, qui demeure aujourd’hui à moins de 14%. Le manque d’infrastructure est l’un de ses obstacles. Plusieurs initiatives telles que le Programme de développement des infrastructures pour l'Afrique (PIDA) couvrant le transport, l’énergie, l’eau transfrontalière, et la télécommunication peinent souvent à avancer car elles sont mises en place hors du contexte de l’intégration. Or, l’intégration doit véhiculer le développement en propulser le continent dans un chantier de construction des infrastructures communes pour pallier les échanges commerciaux. L’ile Maurice doit se saisir de cette opportunité pour résoudre les ‘obstacles’ aux échanges commerciaux avec le continent. Alors que des projets tels que « MoveAfrica » du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), ou l’Initiative Présidentiel des champions de l'infrastructure (PIDI) pour des rails Nord-Sud, l’ile Maurice doit utiliser son insularité pour développer son port et ses services portuaires dans le cadre du ZLEC. L’expertise des pays africains tels que le port de Tangier au Maroc, le port d’Abidjan en Côté d’Ivoire, ou celui du Mombasa au Kenya doit être capitalisé par l’ile Maurice pour son développement dans le processus de l’intégration.

Lions on the Move : c’est le titre dont McKinsey a intitulé son rapport sur les économies croissantes en Afrique. Désormais, avec la ZLEC, il est entre les mains des lions africains d’avancer vers une intégration bénéfique pour tous les pays sur le continent tout en considérant leurs particularités et en misant sur les idées panafricaines et les valeurs tels que le « ubuntu ».

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Publié le 29/04/2018 - Modifié le 29/04/2018

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