Une mère tient la photo de sa fille, une militante disparue.
Une mère tient la photo de sa fille, une militante disparue.
Alexandra Brangeon / RFI
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Afrique du Sud: Commission vérité et réconciliation, un travail inachevé

C’était il y a 20 ans, le 15 avril 1996. La Commission vérité et réconciliation ouvrait ses portes en Afrique du Sud. Une instance unique au monde, chargée de faire la lumière sur les crimes politiques commis pendant l’apartheid, et éventuellement recommander des poursuites judiciaires. Pendant près de trois ans, l’Afrique du Sud va vomir les horreurs de son passé. Des milliers de victimes viendront témoigner. Très peu de bourreaux. Dans bien des cas, ils ne seront pas poursuivis. Vingt ans après, le travail de cette Commission a-t-il vraiment été achevé ? Y a-t-il eu vérité, justice et réconciliation ?
Por Alexandra Brangeon -

De notre correspondante à Johannesburg

Le 26 février 2016, des vétérans de la lutte anti-apartheid manifestent devant un tribunal de Pretoria. À l’intérieur, le procès de quatre anciens policiers de l’apartheid. Ils sont poursuivis pour l'enlèvement, la torture et le meurtre de Nokuthula Simelane en septembre 1983. Celle-ci avait 23 ans, était étudiante à l’université du Swaziland, et membre de l’ANC, qui luttait contre le régime de ségrégation.

Présent au procès, son commandant Zakhele Thwala se rappelle comment Nokuthula a été arrêtée : « Elle était un agent de MK, la branche armée de l’ANC. Ce jour-là, elle s’était rendue à Johannesburg pour une mission et malheureusement, il s’agissait d’une embuscade. Plus tard, lors de la Commission vérité et réconciliation, on a appris que les services de renseignement du régime s’attendaient à ce que ce soit moi qui vienne au rendez-vous, ils voulaient m’arrêter. Mais c’est elle qui s’est présentée et ils l’ont attrapée. »

Ce n’est qu’en 1996, quand la Commission vérité et réconciliation commence son travail, que la famille de Nokuthula commence à découvrir une partie de la vérité. Des policiers sont passés aux aveux. La jeune femme a été torturée pendant cinq semaines dans un centre de détention à l’extérieur de Johannesburg. Mais les policiers n’ont jamais avoué l’avoir tuée. Et son corps n’a jamais été retrouvé.

Alors, le procès actuel « fait remonter beaucoup d’émotions, notamment de la colère, surtout quand je les entends raconter les mêmes choses qu’il y a 20 ans, quand ils affirment ne pas savoir ce qu’elle était devenue. Nous n’avons aucun intérêt à les voir incarcérés. Je veux juste savoir où et comment ils l’ont tuée, qu’on puisse l’enterrer », explique Thembi, la sœur de Nokuthula.

Le procès des quatre anciens policiers à Pretoria.
Le procès des quatre anciens policiers à Pretoria. | Alexandra Brangeon/RFI

15 avril 1996 : ouverture de la Commission vérité et réconciliation 

15 avril 1996, il y a vingt ans jour pour jour dans la province du Cap-Oriental. La toute première audience de la Commission vérité et réconciliation se tient dans la mairie d’East London. L’espoir mis dans la commission est énorme. L’archevêque Desmond Tutu allume un cierge, et la litanie de témoignages commence : détentions, exécutions, tortures, viols, disparitions… Au total, près de 20 000 victimes vont venir témoigner.

Côté bourreau, peu d’aveux. Et pourtant, en échange de confessions complètes, les policiers, militaires ou autres ministres peuvent obtenir l’amnistie de leurs crimes politiques. Mais au total, sur 7 000 personnes qui demandent l’amnistie, seules 1 000 d'entre elles l’obtiennent. Dans plus de 300 affaires, les plus graves, la Commission a recommandé des poursuites judiciaires.

Aujourd’hui, le constat est accablant, raconte Yasmin Sooka, qui a siégé à la Commission. Car moins de cinq affaires ont fait l’objet de poursuites. « Il n’y avait pas de volonté d’engager des poursuites judiciaires. Et ce manque de volonté politique était fondé sur l’idée que si on inculpait des membres de l’ancien régime, on risquait de déstabiliser notre pays. »

Aucun militaire de haut rang n’est venu témoigner, ni aucun membre du gouvernement. La plus importante condamnation concerne l'ancien ministre de l'Intérieur Adriaan Vlok ; dix ans de prison avec sursis en échange de sa coopération avec la justice. « Il faut se rappeler que les années 1990 étaient une période très brutale, très dure. On n’était pas sûr que si l’on n’offrait pas aux militaires une porte de sortie pour éviter la prison, ils ne feraient pas un coup d’Etat », explique Yasmin Sooka.

Mais selon l'ancien membre de la Commission, ce manque de volonté politique a été reçu comme une claque pour les victimes. Les questions se sont multipliées : comment peut-on demander aux victimes de payer le prix de la réconciliation ? Se réconcilier avec qui ?

Janet Love, membre du centre des ressources légales, qui aide les victimes à obtenir la réouverture de leur dossier :

 Nous voulons que la vérité sorte, pas uniquement celle concernant l'appareil sécuritaire, mais également celle impliquant les grandes entreprises et leurs responsabilités."

 

Les victimes demandent que justice soit faite

Dans un immeuble décrépi du centre de Johannesburg, l’association Khulumani aide encore, actuellement, les victimes de l’apartheid et leurs familles. Dans une pièce, des dizaines de cartons sont entassés. Ce sont les dossiers de ces familles qui n’ont eu ni compensation, ni justice, comme celle de Nokuthula Simelane. Selon Marjorie Jobson, présidente de l’organisation, plus de 1 000 personnes sont toujours portées disparues.

« On a dit aux victimes, qu’il n’y avait pas de temps pour faire le deuil, qu’il fallait passer à autre chose, relate-t-elle. Mais c’est impossible de se construire là dessus. » Les familles qu’elle reçoit ne veulent qu’une chose, la vérité : « Elles veulent juste entendre de la bouche des bourreaux ce qu’ils ont fait à leurs enfants. Où ont-ils été tués et enterrés ? Et quand vous leur demandez s’ils veulent que ces gens aillent en prison, ils vous répondent : à quoi ça sert ? C’était il y a 30 ans ! »

Des familles comme celle de Nokuthula Simelane ont mené leur propre enquête. Après des années de pression, elles ont réussi à obtenir l'ouverture de leur dossier par la justice. Mais selon Marjorie Jobson, peu de familles ont cette chance. En cause : Il faut avoir des appuis politiques et de l’argent.

Pourquoi si peu de poursuites judiciaires contre les auteurs de crimes durant l’apartheid ? En 2005, l’Etat a mis sur pied une équipe pour retrouver les personnes disparues. Mais depuis, la justice n’avance pas. Que sont devenues les 300 affaires pour lesquelles la Commission vérité et réconciliation a recommandé des poursuites judiciaires ?

Thembi Nkadimeng se bat pour l’ouverture d’une enquête sur la disparition de sa sœur, militante anti-apartheid :

 Nous avons entendu lors de la Commission vérité et réconciliation comment elle a été enlevée, comment elle a été torturée. Mais nous voulons savoir ce qui lui est arrivée après."

 

Le parquet sud-africain se défend

De son côté, le parquet sud-africain se défend, expliquant que les poursuites sont très compliquées et longues car les enquêtes doivent être reprises à zéro. Mais de leur côté, les défenseurs des victimes avancent des raisons moins avouables.

L’avocat Howard Varney est clair : il y a très peu de poursuites judiciaires, car l’ANC, l’ancien mouvement de lutte devenu parti au pouvoir, a peur des représailles. « Des crimes ont été commis dans des camps de dissidents de l’ANC. Des individus qui étaient perçus comme collaborateurs ont été torturés, et certains ont disparu », commente l'avocat.

Puis, il y a des rumeurs selon lesquels les anciens généraux – un groupe qui comprend les hauts gradés de la police, de l’armée et des services de renseignement - auraient dit au gouvernement : « Si nous sommes traduits en justice, nous nous assureront que des membres de l’ANC sont également poursuivis. »

Certaines familles et leurs avocats vont jusqu'à accuser le parti au pouvoir d’avoir passé un accord avec l’ancien régime pour se protéger mutuellement, au détriment des victimes.

La famille de Nokuthula Simelane

La maison familiale de Nokuthula Simelane se situe dans un township de Bethal. Les parents n’ont jamais déménagé et jamais changé de numéro de téléphone : ils ont gardé l’espoir qu’un jour leur fille reviendrait. Sur les murs du salon sont accrochés des photos de Nokuthula et son diplôme.

« Nous sommes même allés jusqu’au Swaziland, pour la cérémonie de remise des diplômes, c’était la seule à ne pas être là », explique Ernestina. La mère de la jeune fille poursuit : «  Je n’arrêtais pas de demander à ses amis, quand est-ce que vous avez Nokuthula pour la dernière fois ? Où est-elle ? Le plus dur pour moi, c’est de ne pas savoir ce qu’il s’est passé. Si au moins je pouvais connaitre la vérité. Et si eux étaient prêts à dire la vérité, peut-être que je pourrais leur pardonner. »

Après plus de 30 ans d’attente, d’espoir et de doute, la famille Simelane espère qu’avec l’ouverture de ce nouveau procès, elle va enfin pouvoir faire le deuil.

La famille Simelane au tribunal.
La famille Simelane au tribunal. | RFI/Alexandra Brangeon

 

Publicado el 04/07/2017 - Modificado el 04/07/2017

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