La mosquée Jami-ul-Alfar, à Pettah, datant de 1909, est l'un des plus vieux lieux de culte musulman au Sri Lanka.
La mosquée Jami-ul-Alfar, à Pettah, datant de 1909, est l'un des plus vieux lieux de culte musulman au Sri Lanka.
Dan Lundberg / CC BY-SA 2.0
Artículo

Cinq choses à savoir sur les musulmans du Sri Lanka: une présence millénaire

Depuis les terribles attentats suicides du 21 avril 2019 perpétrés par des jihadistes au Sri Lanka, la population musulmane de l'île vit dans la crainte des représailles. L’État islamique a revendiqué ces attaques qui ont visé la minorité chrétienne et les touristes,mais les kamikazes qui se sont fait exploser dans les églises et les hôtels étaient tous issus de la communauté musulmane locale. Retour en cinq questions sur l'histoire de la communauté musulmane du Sri Lanka, son évolution à travers les siècles, et la radicalisation qui touche une partie de sa jeunesse sensible, semble-t-il, aux thèses jihadistes transnationales.
Por Tirthankar Chanda -

1 – Quand et comment l'islam s'est-il implanté au Sri Lanka ?

Les premières traces historiques de l’islam au Sri Lanka remontent à plus de mille ans. Cette religion a été introduite dans l’île par des marchands arabes sédentarisés qui, dès le VIIIe siècle, créèrent des comptoirs sur la côte ouest, de Galle à Jaffna. Leurs descendants ont exercé pendant plusieurs siècles un contrôle sans partage sur le commerce maritime de l’île. Sous la pression des Portugais, puis des Hollandais, qui se sont installés à partir du XVIe siècle sur les plaines littorales et ont acquis un monopole sur le négoce des épices, les musulmans ont été obligés d’abandonner les rênes du commerce ainsi que leurs établissements côtiers. Contraints de migrer vers la zone montagneuse de la région de Kandy (au centre), ils sont devenus agriculteurs, éleveurs et fabricants d’artisanats divers. Désignés aussi par le surnom de « Maures » en raison de leur ascendance moyen-orientale, ils représentent aujourd’hui 95% de la minorité musulmane du Sri Lanka.

Le reste est composé d’une part d’Indiens originaires du Kerala, du Tamil Nadu, du Gujarat et du Sind (aujourd’hui au Pakistan) et de descendants de colons malais venus de l’Asie du Sud-Est à l’époque de la colonisation hollandaise, d’autre part. Les Malais, venus grossir le rang de la communauté musulmane srilankaise, étaient à l’origine soit des soldats envoyés par l’administration coloniale néerlandaise soit des membres des familles nobles envoyés en exil au Sri Lanka entre les XVIIe et XVIIIe siècles.

2 – Proportionnellement, que représentntent les musulmans par rapport à l'ensemble de la population sri-lankaise ? Où vivent-ils ? Quels métiers exercent-ils ?

Les musulmans au Sri Lanka (recensement 2012).

Les musulmans au Sri Lanka (recensement 2012). I Wikimedia Commons

On dénombre près de 2 millions de musulmans au Sri Lanka aujourd’hui, soit 9,5% d'une population forte de 22 millions d'habitants (recensement 2012), contre 7,3% de chrétiens et 69,3% de bouddhistes. Ils sont implantés un peu partout dans le pays, et surtout à Colombo (capitale), Puttlam, Galle, la côte est et la région de Kandy.

Locuteurs d’un dialecte tamoul mêlé d’expressions arabes, les musulmans exercent des professions variées, allant du commerce de tissus et de pierres précieuses aux professions libérales, en passant par l’enseignement, la restauration, la quincaillerie et l’agriculture. Enfin, il existe une classe moyenne aisée, parmi notamment les musulmans établis à Colombo, mais aussi dans la partie orientale de l’île et dans le Sud à majorité cinghalaise et bouddhiste.

3 - Comment les relations entre les musulmans et la majorité bouddhiste ont-elles évolué depuis le départ des Britanniques en 1948 ?

La période postcoloniale immédiate a été marquée au Sri Lanka par une montée de tensions sectaires, opposant la majorité bouddhiste aux minorités ethniques et religieuses. L’imposition de la langue cinghalaise comme langue officielle de l’île (1956) par les nationalistes bouddhistes au pouvoir et l’obligation faite à l’État de protéger et d’encourager le bouddhisme (1972) alors que le pays se veut laïc, ne sont pas étrangères à la crispation de la vie politique et sociale. Ces politiques d’affirmation identitaire semèrent les graines de la déstabilisation que connaîtra le pays avec la guerre civile sur la question tamoule à partir des années 1980.

Malgré ces dérives populistes et identitaires, les dirigeants politiques musulmans soutiennent les gouvernements sous domination cinghalaise qui se succèdent à Colombo depuis l’indépendance. En contrepartie, les pouvoirs publics accordèrent généreusement aux musulmans des avantages politiques et économiques pour s’assurer que ces derniers ne se laissent pas influencer par le projet fédéraliste de la minorité tamoule. Tout au long de la guerre civile qui a duré quasiment trois décennies (1983-2009) et a opposé les Cinghalais qui dominent depuis l’indépendance la vie politique à l’organisation indépendantiste des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), la population musulmane a été prise entre deux feux. Elle a été la cible d’attaques violentes à la fois par les rebelles tamouls et les forces gouvernementales. Les musulmans ont été notamment victimes de nettoyages ethniques, de massacres et de déplacements forcés par les insurgés qui leur reprochaient de ne pas soutenir leurs revendications pour un territoire tamoul indépendant.

La rupture des musulmans d’avec la majorité cinghalaise date de la période qui a suivi la fin de la guerre civile en 2009, avec la défaite de la rébellion tamoule. Devenus « le nouvel ennemi » des bouddhistes cinghalais, les musulmans sont accusés par ces derniers de vouloir encourager le jihadisme et de faire trop d’enfants dans le but secret de transformer le Sri Lanka en un État islamiste, en l’espace de deux générations. Les mosquées, les magasins tenus par des musulmans deviennent alors les cibles privilégiées des attaques menées par des militants des organisations fondamentalistes bouddhistes telles que le mal famé Bodu Bala Sena (BBS), créé en 2012. Sous l’influence des discours haineux tenus par les dirigeants du BBS, les attaques anti-musulmanes dégénèrent régulièrement en émeutes sanglantes, voire pogroms, comme cela s’est passé en février 2018, dans le district de Kandy, obligeant le gouvernement de Colombo à décréter l’état d’urgence.

► À lire aussi : Le Sri Lanka rend hommage aux centaines de victimes des attentats de Pâques

4 – Peut-on attribuer à ces persécutions la radicalisation des jeunes musulmans impliqués dans les attentats du 21 avril 2019  ?

Comme l’explique l’historienne du Sri Lanka et professeure à l'université de Leiden  (Pays-Bas), Nira Wickramasinghe (1), tout comme les autres groupes religieux et ethniques qui peuplent cette île, les musulmans ne constituent pas une communauté monolithique. Pour cette spécialiste de l’histoire contemporaine de l’île, les témoignages des musulmans srilankais depuis les attentats racontant qu’ils ne se reconnaissent pas dans les actes insensés perpétrés par leurs coreligionnaires, « apportent la preuve que tous les musulmans srilankais ne sont pas sur la même longueur d’onde ». « D’autant que, comme rappelle le spécialiste français du Sri Lanka, Eric-Paul Meyer (2), ces violences jihadistes visant les chrétiens ne s’inscrivent pas dans l’histoire de l’île, dans la mesure où il n’y a jamais eu de tensions dans ce pays entre chrétiens et musulmans. Au contraire, ils ont toujours vécu dans la bonne entente à Colombo comme dans les villes de l’Est où les attaques du dimanche de Pâques ont eu lieu ».

Ces experts s’accordent toutefois pour reconnaître que la communauté musulmane du Sri Lanka est secouée depuis les années 1990 par un débat vigoureux interne à la communauté opposant les mouvements conservateurs aux musulmans modernistes. C’est le résultat, selon les observateurs, « des déplacements fréquents des musulmans sri-lankais à la recherche d’emplois dans les États arabes du Golfe, où ils ont été influencés par un islam peu tolérant vis-à-vis de la différence religieuse ». « Ce nouveau radicalisme fut, rappelle Eric-Paul Meyer, à l’origine des règlements de compte auxquels on a assisté en 2006 entre les salafistes et les fidèles soufis ». Ces débats n’ont pas été étrangers non plus à « l’émergence sur la place publique des femmes arborant des voiles noirs et même à l'occasion des burqas », remarque l’historienne Nira Wickramasinghe (3).

À lire aussi : Le groupe État islamique revendique les attentats au Sri Lanka

5 - Que sait-on du groupe islamiste local le National Thoweeth Jamaath dont seraient issus les kamikazes du 21 avril ?

Si les attentats du 21 avril 2019 au Sri Lanka ont été revendiqués par l’État islamique, les kamikazes qui ont provoqué ces carnages étaient des Sri-Lankais,  tous affiliés au groupe islamiste local National Thowheed Jamath (NTJ). C’est à ce groupe peu connu du grand public que le gouvernement sri-lankais attribue les attentats du 21 avril 2019, tout en indiquant qu’il avait du mal à voir comment une petite organisation locale pouvait effectuer une opération de cette ampleur sans aide logistique extérieure. Rappelons que l'opération avait été scrupuleusement planifiée avec les kamikazes se faisant exploser quasi simultanément sur huit sites différents, situés à Colombo et dans deux autres villes.

Le NTJ s’était fait connaître il y a quelques mois en vandalisant des statues bouddhiques. La police sri-lankaise a identifié le chef présumé du groupe Zahran Hashim qui serait mort en perpétrant l'une des attaques suicides du 21 avril dernier. Parmi les autres kamikazes identifiés figurent deux frères islamistes d'origine sociale aisée et fils d'un riche commerçant d'épices de Colombo.

Selon le quotidien indien The Hindu, le NTJ est né en 2014, à Kattankudy, ville à majorité musulmane sise dans la partie orientale du Sri Lanka. Le groupe se revendique de l'orthodoxie wahhabite professée par l'Arabie saoudite. Il évolue  en marge de la communauté musulmane dont les leaders avaient signalé aux autorités il y a quelques années leurs inquiétudes concernant les agissements intolérants de ses militants. Le secrétaire du groupe, Abdul Rajik, avait été arrêté plusieurs fois pour incitation à la haine religieuse. Touefois, personne ne pouvait imaginer ce groupuscule capable de perpétrer des attaques de la magnitude de celles qui se sont produites au Sri Lanka dimanche dernier.

Le gouvernement de Colombo espère que l’enquête en cours permettra de mesurer l’importance du NTJ dans la galaxie jihadiste et déterminer ses liens exacts avec les organisations terroristes internationales.

À lire aussi : Sri Lanka: messageries et réseaux sociaux bloqués après les attentats

(1)Sri Lanka in the modern age. A History, par Nira Wickramasinghe. London, Hurst, 2014

(2)Relligions et politiques à Sri Lanka à l’ère post-coloniale”, Politique et religions en Asie du Sud, Paris, EHESS, collection Purusartha, n° 30, 2012. pp. 137-160.

(3)L’invention du vêtement national au Sri Lanka, par Nira Wickramasinghe. Paris, Karthala, 2006.

Publicado el 03/05/2019 - Modificado el 03/05/2019

RFI SAVOIRS n'est pas responsable des contenus provenant de sites internet externes

Fréquentation certifiée par l'OJDOJD Dénombrement des médias