C'est pour sa position géographique, à cheval sur la France, l'Allemagne et le Benelux, que le village a été choisi pour les accords.
C'est pour sa position géographique, à cheval sur la France, l'Allemagne et le Benelux, que le village a été choisi pour les accords.
Aurore Lartigue / RFI
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Luxembourg: à Schengen, l’Europe «c'est notre vie quotidienne»

C’est dans un petit bourg du Luxembourg qu’ont été signés en 1985 les accords de Schengen, premier jalon vers la libre circulation en Europe. À quelques jours des élections européennes, reportage dans ce village symbole d’une Union sans frontière.
根据 Aurore Lartigue -

De notre envoyée spéciale au Luxembourg,

Les parasols géants ont plutôt des airs de parapluie en ce 9 mai humide. Mais pas de quoi gâcher la fête de l’Europe à Schengen. Officiellement Journée de l’Europe dans toute l’Union, la date a même été déclarée fériée au Luxembourg cette année. « Je crois que nous sommes le seul pays avec le Kosovo  », se félicite Michel Gloden, le bourgmestre de cette commune bordée de vignes, un badge « Ensemble pour l’Europe » épinglé à la veste.

Figures politiques locales se mêlent aux habitants du coin pour célébrer « l’Europe sans frontières » physique incarnée depuis 34 ans par le village dont les 500 âmes (près de 5 000, commune comprise) manient avec aisance le luxembourgeois, le français, l’allemand et généralement l’anglais.

Au premier plan, les vignobles et le village de Schengen ; au-delà du pont, à gauche, l'Allemagne, à droite, la France.

Au premier plan, les vignobles et le village de Schengen ; au-delà du pont, à gauche, l'Allemagne, à droite, la France. | RFI / Aurore Lartigue

« Deutschland 1 km – France 2 km », indique un panneau à l’entrée du pont qui enjambe la Moselle. En effet, si l’on s’aventure de l’autre côté de la rivière, à gauche au rond-point, nous voici en Allemagne, à Perl. A droite, la petite Tour Eiffel métallique à l’entrée d’Apach, ne laisse guère de doute : nous voilà en France.

« Un non-événement »

C’est pour cette position géographique, à cheval sur le Benelux, la France et la République fédérale allemande (RFA), que le village a été choisi pour la signature des accords qui ont ouvert la voie à la libre circulation au sein de ce qu’on appelle aujourd’hui l’« espace Schengen ». On en connaît tous à présent l’effet le plus visible : la suppression des contrôles aux frontières communes des États signataires pour tous les ressortissants de ces pays.

Mais en ce jour de juin 1985, les représentants des cinq pays signataires qui montent à bord du Princesse Marie-Astrid amarré sur la Moselle sont des secrétaires d’État ; aucun ministre n’a fait le déplacement. Et l’événement ne fait les gros titres. « Un non-événement, insiste Roger Weber, président de la Schengen ASBL, qui s’applique aujourd’hui avec cette association à faire vivre le symbole. À l’époque, j’avais une exploitation viticole, je me rappelle être passé en tracteur devant le quai, mais je ne me suis même pas arrêté. »

La photo de la signature des accords de Schengen, le 14 juin 1985.

La photo de la signature des accords de Schengen, le 14 juin 1985. | RFI / Aurore Lartigue

Si l’année 1985 a marqué Claudine Lambinet, c’est parce que c’est celle de son mariage. Mais de cette journée historique, elle n’a aucun souvenir. En revanche, cette « fille de Schengen », père français, mère luxembourgeoise, se rappelle très bien de quand « il fallait passer les frontières : il y avait les barrières, les douanes, il fallait faire la queue et montrer patte blanche. Aujourd’hui, je peux aller dans mes vignes côté français sans montrer de passeport. Mais l’Europe n’est pas encore tout à fait l’Europe, raconte la quinquagénaire qui a repris le domaine viticole familial. Il y a encore beaucoup de barrières et toujours plus de papiers à remplir. Il faut encore faire des progrès de ce côté-là. »

Les accords de Schengen ne furent finalement appliqués qu’en 1995. Et il a fallu encore quelques années pour que l’Europe réalise, au gré de l’élargissement de l’Union à l’est, l’importance de ce traité. Aujourd’hui, 22 des 28 pays de l’Union européenne (la Croatie, la Roumanie, la Bulgarie et Chypre sont en attente) en font partie. Auquel il faut ajouter quatre États associés : l’Islande, la Norvège, la Suisse et le Liechtenstein.

Sur les tables installées en contrebas du pont, le Crémant de Luxembourg cuvée « Schengen & Europe » surfe sur l’étonnante notoriété du hameau. On le concède : l’accord a changé Schengen. Le village – une rue le long de la Moselle et quelques ruelles – compte trois cafés, un restaurant asiatique, deux épiceries, plusieurs caves... Et le propriétaire de l’épicerie De Buttek ne se lasse pas de voir des gens entrer et demander « où se trouve le centre de Schengen ». Le bourgmestre résume : « Dans le temps, c’était un petit de village de vignerons. Maintenant c'est toujours un village avec des vignerons, mais il y a chaque année 100 000 personnes qui passent ici. Peut-être à cause du vin, mais surtout à cause de l'esprit européen. »

La place des Etoiles et la rue Robert Goebbels, du nom du signataire luxembourgeois de l'accord de Schengen.

La place des Étoiles et la rue Robert Goebbels, du nom du signataire luxembourgeois de l'accord de Schengen. | RFI / Aurore Lartigue

Sur la Place des Etoiles, des touristes accrochent un cadenas sur une sculpture d’acier réunissant les pays de l’Union européenne. Partout ici, l’Europe est célébrée : un monument formé de trois stèles percées d’étoiles, des bouts du mur de Berlin, des colonnes avec des étoiles en relief représentants les pays membres, etc.

« Est-ce que tu sais qu’on est dans un pays différent ici ? »

A l’intérieur du Musée européen, inauguré en 2010, les élus locaux de douze communes frontalières ont profité de la journée pour signer des accords pour favoriser les liens entre les trois pays.

Des jeunes se chambrent devant un quizz. « Quels buts poursuit Schengen ? Quelle est la ville la plus septentrionale de l’espace Schengen ? » Bilan : 11/20. Etudiants en gestion logistique et transport à l’Université de Lorraine, la liberté de circuler, ça leur parle, même s’ils avouent qu’avant de venir, ils ne connaissaient pas grand-chose de l’espace Schengen. Et ils ne savaient pas que la ville des accords se trouvait au Luxembourg. Mais ils savent que cela représente « des opportunités de travail ». « Avec mon visa français, je peux circuler partout dans l’espace Schengen, découvrir des cultures et des langues différentes, s’enthousiasme de son côté Haiqin, leur camarade chinois. Et puis, comment dire, Schengen c’est "obligatoire", c’est l’histoire du futur. »

Jean-Marie Fèvre, le professeur qui les accompagne, tient à organiser cette sortie chaque année : « Je veux que l’Europe soit vécue, insiste-t-il. Je veux que les jeunes vivent ce que ça représente l’espace Schengen. Qu’ils comprennent que c’est d’abord un projet de paix et ensuite de prospérité. »

Le Musée européen Schengen, inauguré en 2010.

Le Musée européen Schengen, inauguré en 2010. | RFI / Aurore Lartigue

Un drapeau étoilé sur fond bleu accroché à son sac à dos, Elisha Winckel, 24 ans, est candidat aux européennes pour le Parti ouvrier socialiste. Il se souvient de sa « première expérience » de Schengen, enfant : « J’étais petit, on traversait le pont pour aller au supermarché en Allemagne avec ma mère et elle m’a dit : est-ce que tu sais qu’on est dans un pays différent ici ? Je n’avais pas réalisé. Et là, elle m’a expliqué. »

Jongler avec les trois pays

« Les accords de Schengen, c’est notre vie de tous les jours », confirme une professeure de français du lycée international de Perl, côté allemand.

Comme avec les langues, les habitants du coin ont aussi pris l’habitude de « jongler » avec les trois pays. Dans la file d’attente de la station-service Aral, la moitié des voitures affichent une immatriculation française. Tout comme le tabac, le café et, dans une moindre mesure l’alcool, les prix à la pompe sont plus avantageux au Grand-Duché. Pour le reste des courses en revanche, c’est dans les supermarchés allemands que les frontaliers se ravitaillent. Un petit tour dans les commerces permet de se rendre compte que les employés n’hésitent pas à traverser la frontière pour venir travailler au Luxembourg où les salaires sont plus élevés, avant de repartir le soir car se loger ici revient cher. « Si je n’étais pas bien là, je ne serais pas restée », explique Sabine Lonsdorfer. Cette Française qui tient le café attenant au musée ne tarit pas d’éloges sur l’ouverture d’esprit des habitants de Schengen.

Le Musée européen Schengen revient sur l'histoire des accords.

Le Musée européen Schengen revient sur l'histoire des accords. | RFI / Aurore Lartigue

Des eurosceptiques à Schengen ? Ça existe, assure-t-on. A quelques jours des élections européennes, les partisans d’une Europe forte ne cachent pas leur inquiétude. Ces dernières années, la crise des migrants et le terrorisme ont fragilisé l’accord, l'extrême-droite notamment fustigeant une « Europe passoire ».

« Il y a deux catégories de petits pays en Europe : les petits pays et ceux qui ne savent pas qu'ils sont petits », rappelle-t-on ici, reprenant une phrase de l'ancien Premier ministre italien Enrico Letta. Pour le deuxième plus petit pays de l’Union européenne, où 47% des 600 000 habitants sont étrangers - sans compter ceux qui font la navette chaque jour - l’Europe sans frontières ne semble pas une option.

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发布时间 27/05/2019 - 更改时间 27/05/2019

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