La centrale nucléaire de Fessenheim, en France, le 5 septembre 2012.
La centrale nucléaire de Fessenheim, en France, le 5 septembre 2012.
Sébastien Bozon / AFP
Artigo

Sortie du nucléaire: la loi de transition énergétique mise à mal

S’appuyant sur le Bilan prévisionnel publié début novembre 2017 par RTE – Réseau de Transport d’Électricité –, le ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, a annoncé un glissement dans le temps de l’objectif de réduction à 50 % du nucléaire dans la production d’électricité, pourtant prévue par la loi pour 2025.
Por Agnès Rougier -

Une loi piétinée

Alors que la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte, votée par le parlement en août 2015, prévoyait la réduction à 50% de la part du nucléaire dans la production française d’électricité d’ici 2025, le ministre de l’Écologie, Nicolas Hulot, a annoncé un retour arrière sur cet objectif. Mardi 7 novembre 2017, à la sortie du conseil des ministres, Nicolas Hulot affirmait qu’il faudrait « atteindre au plus vite l’objectif de 50% de nucléaire, mais à une date réaliste, et sans sacrifier nos objectifs sur le changement climatique ».

Rappelons que le ministre du gouvernement Macron s’était engagé, en juillet 2017, à programmer la fermeture des 17 plus vieux réacteurs nucléaires pendant ce quinquennat, tout en divisant par 4 les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, ce qui allait plus loin que la loi de 2015.

L’Histoire et les lobbys

Avec 58 réacteurs nucléaires sur le territoire, la France est aujourd’hui le 2e pays nucléarisé du monde. Le programme nucléaire est né en France en 1958 en pleine guerre froide, par décision du général de Gaulle, dans une volonté d’indépendance militaire en fabriquant des bombes atomiques, et d’indépendance énergétique en construisant des centrales nucléaires.

Le nucléaire est donc en France un enjeu financier et industriel important depuis sa naissance, concentré entre les mains de quelques entreprises qui forment un puissant lobby. D’un côté, Orano (ex-Areva) extrait l’uranium, fabrique, traite et transporte le combustible nucléaire, de l’autre, EDF exploite les centrales nucléaires et vend l’électricité.

Dans l’argumentaire de Nicolas Hulot, on reconnaît la patte du lobby pro-nucléaire. Il s’appuie en effet sur l’absence d’émission de gaz à effet de serre dans la fabrication d’électricité nucléaire – si l’on omet notamment l’extraction du combustible et son transport - et donc le respect de l’accord de Paris sur le climat, pour demander la prolongation de la vie des centrales nucléaires au-delà de 40 ans.

Un rapport solide, mais partial

L’annonce de Nicolas Hulot, en novembre 2017, a fait suite à la publication du rapport de RTE. Or RTE – Réseau de Transport d’Électricité - est une filiale d’EDF et c’est EDF qui exploite les centrales nucléaires, l’impartialité de ce rapport n’est donc pas garantie. Pour autant, la robustesse de l’étude a été saluée par l’association Négawatt.

Sur la période 2020-2022, le rapport étudie les possibilités de sortie du charbon et la fermeture des réacteurs atteignant 40 ans de fonctionnement, qu’il ne semble pas possible de combiner sans dégrader la sécurité d’approvisionnement en électricité.

Puis les cinq scénarios, sur la période 2022-2035, dessinent les différentes options de transition énergétique sur les énergies renouvelables, le nucléaire, le bilan carbone ou encore les nouvelles technologies et moyens de production au gaz.

L’exercice de RTE entérine, dans tous les cas, une baisse de la consommation d’électricité - consommation qui n’a d’ailleurs pas augmenté depuis 2010, en partie grâce à l’amélioration de l’efficacité énergétique des appareils - ainsi que la possibilité de fermer des réacteurs nucléaires avec substitution par les énergies renouvelables.

Un 1er scénario pour rire…

Sur les cinq scénarios, le 1er – scénario Ohm - est le seul qui prenne en compte la loi de transition énergétique, avec l’objectif de réduction de la part du nucléaire à 50% en 2025. RTE précise ici qu’il ne sera pas possible de fermer les 24 réacteurs de 900 MW nécessaires à cette baisse d’ici 2025, sans une augmentation des émissions de gaz à effet de serre, parce qu’il serait alors nécessaire de prolonger la vie des centrales à charbon et d’ouvrir de nouvelles centrales au gaz.

Mais ce scénario ne prend en compte ni la baisse de la consommation ni l’amélioration de l’efficacité énergétique.

Le scénario Ohm veut démontrer que la nécessité d’un développement accru de la production d’énergie renouvelable nécessiterait des investissements trop importants au regard du retard pris par la France dans ce domaine.

RTE conclue sur ce scénario qu’ « il renforce le besoin de disposer de scénarios élaborés sur un temps moins contraint ». Autant dire qu’il sert surtout de repoussoir.

…Et quatre qui se ressemblent

Les quatre autres scénarios sont à l’échéance 2035, avec des variantes sur le nombre de fermetures de réacteurs nucléaires.

Le 2e scénario – Ampère - décrit une hypothèse de 50% de nucléaire dans la production électrique en 2035, avec un déclassement de seulement 18 réacteurs nucléaires (Fessenheim inclus), et un développement soutenu des énergies renouvelables, sans nouveau moyen thermique (fioul, gaz, charbon). Ce scénario est analysé comme économiquement plus pertinent par RTE, il s’appuie en particulier sur 700.000 rénovations des bâtiments « passoires thermiques » par an, une donnée absente du premier et seul scénario à l’horizon 2025 – Ohm -, mais présente dans tous les scénarios à l’échéance 2035.

Au total, des scénarios incomplets

« C’est absurde », dénonce Yves Marignac de l’association Négawatt, dans un entretien téléphonique, « les bilans prévisionnels RTE montrent que dans les scénarios où l’on respecterait les 50% de nucléaire en 2025 (…) il y a, certes, une augmentation de CO2 liée à la production d’électricité, mais elle ne représente que quelques pourcents de l’ensemble des émissions annuelles françaises de gaz à effet de serre, parce qu’il y a en même temps des transferts d’usage vers l’électricité dans les bâtiments ou dans les véhicules, qui représentent des effacements d’émissions de gaz à effet de serre qui ne sont pas comptabilisés dans ce rapport. »

Ces réductions d’émissions de gaz à effet de serre provenant notamment de l’abandon du fioul domestique comme chauffage et de l’essence comme carburant.

L’inaction au programme

Hormis la fermeture de la centrale alsacienne de Fessenheim qui a été annoncée, le ministre s’est donné un an pour étudier les scénarios, une année pendant laquelle il souhaite « travailler avec l’ensemble des acteurs, les syndicats, les élus, les ONG (…) et dans un an, nous allons avoir une visibilité très claire du nombre de réacteurs que nous allons avoir à fermer (…) probablement entre 17 et 25 ».

Pour l’ONG Attac France, « Nicolas Hulot instrumentalise la crise climatique pour justifier une nouvelle reculade du gouvernement en matière d’écologie ».

Et s’il est vrai que, pour la première fois, RTE produit ce type de scénarios dont les données sont intéressantes, il ressort surtout de ce bilan prévisionnel, couplé aux annonces de Nicolas Hulot, une inaction programmée d’ici 2025.

 

En savoir plus :
- Carte des installations nucléaires sur le territoire français
Synthèse du bilan prévisionnel RTE 2017
L’accord de Paris sur le climat
La loi du 17 août 2015 sur la transition énergétique pour la croissance verte
Association Négawatt
Attac France

Carte de l'âge des réacteurs français fin 2016.

Publicado em 14/02/2018 - Modificado em 26/04/2018

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