Un orchestre lors du Festival national de riz à Crowley, en Louisiane, en 1938.
Un orchestre lors du Festival national de riz à Crowley, en Louisiane, en 1938.
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États-Unis: Les rythmes de l’Histoire

Jamais la musique n’a été plus représentative du climat social qu’au cours du 20e siècle. Son évolution fut notamment marquée par la fronde du peuple noir aux États-Unis, qui ne fit qu’amplifier ce désir d’exprimer sa frustration et sa colère à travers un répertoire de plus en plus politique.
Por Joe Farmer -
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La chanteuse américaine Bessie Smith en 1923. | Getty Images/Frank Driggs Collection

À la fin du 19è siècle, la communauté noire trouve dans le Blues et les Negro-spirituals une échappatoire et une réponse à l'oppresseur blanc. Cet esprit contestataire remonte aux origines de la déportation de millions d’africains vers les Amériques. Lorsqu'en 1619 les premiers esclaves africains débarquent, contre leur gré, sur les côtes de Virginie dans les colonies britanniques d'Amérique du Nord, personne ne s'interroge sur le statut social de ces hommes et femmes arrachés à leur terre natale et bâillonnés par une minorité d'Européens venus conquérir le Nouveau Monde. Les Noirs n'ont alors qu'un droit : se taire ! Pourtant, les traditions ancestrales vont résister à l'érosion du temps et donner naissance à une culture hybride qui nourrira l'histoire d'un peuple pétri de contradictions.

Les cantiques d'églises, un garde-fou efficace

En l'absence de tout enregistrement sonore, il est difficile de dater la genèse d'une forme d'expression métisse. On ne peut que supposer et envisager qu'au 17e siècle, les rites et codes gestuels africains alertaient l'attention, sinon la curiosité, des négriers européens. Ce premier contact involontaire entre deux modes de vie très éloignés décida sans doute du rôle que chacun entendit tenir. Il fallut donc instaurer des règles pour que l'homme blanc garde le contrôle de cette situation nouvelle et, au passage, préserve ses privilèges. Évangéliser la population noire paraissait la meilleure option et les cantiques d'églises devinrent un garde-fou efficace. En adoptant, sous la contrainte, les principes religieux de leurs tortionnaires, les noirs semblaient domptés et serviles. Ils étaient éduqués et devenaient des « nègres » fréquentables. Le répertoire sacré venait d'entrer dans le quotidien de millions de noirs soumis aux fondements de la civilisation occidentale.

Asservir tout un peuple n'est cependant pas chose aisée... Les premières réactions apparaissent subrepticement à travers des airs jugés inoffensifs par le maître blanc. Les Negro-spirituals sont, en effet, les premières manifestations d'un mécontentement sourd mais profond. Ces chants lancinants se distinguent progressivement de la rigueur musicale européenne. Aux 18e et 19e siècles, ils mobilisent la communauté noire et lui donnent le courage de contrer les brimades et les humiliations. Les textes de certaines compositions comme « Wade in the Water », « Steal Away », « Swing Low Sweet Chariot », interprétées depuis toujours par les grandes étoiles de l'art vocal, de Mahalia Jackson à Liz Mc Comb, suscitent d'ailleurs bien des commentaires. Historiens et musicologues s'accordent à dire aujourd'hui que ces œuvres, devenues légendaires, étaient en fait truffées de messages codés à destination des esclaves en fuite. En tout état de cause, une rébellion larvée attendait le moment opportun pour défier l'ordre établi.

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 Mahalia Jackson - Steal Away (00'29")

Progressivement, les différentes pièces du puzzle se mettent en place. Tandis qu'une frange de la population noire américaine s'embourgeoise dans les grandes villes industrialisées du nord, les plus démunis continuent de subir chaque jour, dans le Sud, la violence gratuite de factions extrémistes. Alors, on se réunit le soir entre compagnons de mauvaise fortune dans les Juke Joints, ces bicoques crasseuses où l'on boit, où l'on danse, où l'on chante la complainte de l'homme noir, le Blues, car l'abolition de l'esclavage, il y a cent cinquante ans, par le président Abraham Lincoln divise durablement le pays. Les États sudistes ne peuvent se résoudre à laisser une main-d’œuvre, jusqu’alors soumise, prendre possession de terres, de récoltes et, à moyen terme, contrôler le système économique agricole.

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 Robert Johnson - Cross Road Blues (00'30")

La confrontation Nord/Sud mène inéluctablement à une guerre civile ou guerre de sécession qui, pendant quatre ans, de 1861 à 1865, déchire les États-Unis et fera 617 000 morts. La victoire des forces du nord emmenées par le général Grant, le 9 avril 1865, provoque la ruine des États du Sud qui, de génération en génération, conservent cette amertume et ce désir de vengeance latente. 

Laisser parler son âme par la musique

Si dans les textes, les esclaves sont libres, dans les faits, ils subissent les agressions d’une population blanche écœurée, notamment dans le Sud où les exactions vont se multiplier au fil des décennies, et légitimer une ségrégation raciale féroce et meurtrière. Ainsi, toute l’histoire douloureuse du peuple afro-américain est intimement liée au développement politique et économique d’un pays né d’un choc culturel inévitable ! Les premiers échos de ce malaise social d'envergure parviennent aux oreilles des pionniers de l'industrie du disque. Au tournant du 19e siècle, le Jazz naissant accompagne secrètement la grogne populaire. Le swing des orchestres en vogue masque difficilement la détresse du monde noir aux États-Unis. Le besoin impérieux de laisser parler son âme passe désormais par le seul vecteur d'expression encore mal maîtrisé par les autorités : la musique...

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 Duke Ellington - Black Beauty (00'30")

Le pianiste Duke Ellington (1899-1974) parvient insidieusement à faire entendre la voix des ancêtres. En composant des pièces audacieuses comme « Black Beauty », « Black & Tan Fantasy » ou « Creole Love Call », il donne du crédit à une culture noire toujours bafouée, déconsidérée. Il faut néanmoins noter que ces premières initiatives posent les bases d'une fierté retrouvée qui fait vaciller les certitudes de l'administration blanche quelques années plus tard. Pour le moment, les Noirs sont toujours des citoyens de seconde classe et subissent une oppression injustifiée qui leur interdit d'affirmer leur rôle dans la société. Le salut vient paradoxalement d'un musicien blanc...

Le premier Big Band bicolore

Au cœur des années 30, Benny Goodman (1909-1986), clarinettiste de grande renommée, bouscule les usages en invitant des virtuoses blancs et noirs à se joindre à ses différentes formations. S'agissait-il d'un acte politique ? L'intéressé a toujours contesté la dimension idéologique de ses choix artistiques. « Si un musicien savait jouer, la couleur de sa peau importait peu », disait-il. Ainsi, le 16 janvier 1938, le public de Carnegie Hall, à New York, découvre avec stupeur, et un certain embarras, le premier Big Band bicolore de l'histoire musicale américaine. Il y eut sûrement auparavant d'autres équipées similaires passées sous silence, mais afficher une telle ouverture d'esprit dans les lumières d'une prestigieuse salle de spectacle ne peut, pensait-on, que marquer l'opinion et susciter des réactions. Était-ce le vœu de cet intrépide chef d'orchestre ? Il ne l'avoua jamais en ces termes.

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 Benny Goodman - Sing, Sing, Sing (00'30")

Toutefois, ces premières offensives des progressistes américains vont commencer à égratigner les convictions ségrégationnistes. Nous sommes, alors, encore très loin de l'examen de conscience mais les mentalités évoluent... lentement. Très lentement ! Il faut encore de nombreux coups de semonce pour que la raison l'emporte sur la violence aveugle. Il faut la bravoure d'artistes héroïques pour que les outrances cessent définitivement. Il faut la voix de Billie Holiday (1915-1959) pour que l'on perçoive l'horreur des assassinats perpétrés par les membres du Ku Klux Klan. Il faut attendre encore et toujours qu'un homme de bonne volonté se dresse vaillamment face aux reflexes racistes. Malheureusement, en 1939, Martin Luther King n'a que dix ans...

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 Dizzy Gillespie - Things to come (00'30")

Ses aînés résistent et lui ouvrent la voie en s'insurgeant au péril de leur vie. Une fois de plus, la musique rythme ce combat inégal. Une nouvelle génération de jazzmen fougueux (Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Miles Davis...) occupe l'espace culturel noir américain et fait bouger les lignes. Le swing complaisant d'autrefois ne fait plus recette, il faut donc impérativement proposer une nouvelle lecture du jazz, plus rebelle, plus exigeante, plus dérangeante... En d'autres mots, une forme d'expression que les Blancs ne peuvent pas comprendre ! L'apparition du Be Bop dans les années 40 va ainsi dynamiter le paysage musical de l'époque et prendre le chemin exaltant de la révolte communautaire.

En savoir plus :
Bessie Smith – « Saint Louis Blues ».
États-Unis : Cinquante ans de révolution musicale.
Quand Billie Holiday chante « Strange Fruit ».

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Publicado em 20/02/2019 - Modificado em 20/02/2019

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