Le Premier ministre indien Narendra Modi inspecte une garde d’honneur lors des célébrations de la fête de l’indépendance du pays à New Delhi, le 15 août 2017.
Le Premier ministre indien Narendra Modi inspecte une garde d’honneur lors des célébrations de la fête de l’indépendance du pays à New Delhi, le 15 août 2017.
Money Sharma / AFP
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La crise avec le Pakistan à la rescousse de Narendra Modi

En Inde, le 11 avril 2019 les bureaux de vote ont ouvert leurs portes. 900 millions d’Indiens sont invités à voter pour les représentants de la Chambre basse du parlement. Le scrutin d’une durée totale de six semaines remet en jeu le mandat de cinq ans au Premier ministre et celui des députés issus de deux grands partis, le BJP de l’actuel Premier ministre Narendra Modi et le parti du Congrès, mais également d’un grand nombre de partis régionaux. En dehors des sujets qui concernent la scène politique intérieure, le grand enjeu de ce scrutin repose aussi sur les relations avec le Pakistan, la Chine et les grandes puissances occidentales. Entretien avec le rédacteur en chef de RFI et spécialiste de l’Inde, Olivier Da Lage.
Por Nenad Tomic -

RFI : Récemment, la crise entre New Delhi et Islamabad a de nouveau enflammé les passions nationalistes en Inde. Pensez-vous que cette nouvelle crise avec le Pakistan pourrait influencer le vote ?

Olivier Da Lage : Si cela ne débouche pas sur une guerre – oui ! Parce que Narendra Modi était fidèle à l’image qu’il veut donner de lui-même, c’est-à-dire un homme fort qui tient tête au Pakistan et qui défend l’armée qui aurait été abandonnée par ces prédécesseurs du Parti du Congrès. Cette image est bien décrite aussi dans un film sorti récemment en Inde, Uri, du nom de cette base militaire où en septembre 2016, 17 soldats indiens ont été tués par des terroristes pendant leur sommeil au Cachemire. 11 jours plus tard, il y eut lieu une frappe chirurgicale, selon le gouvernement indien, contre des camps dans la partie pakistanaise du Cachemire.  Et donc l’idée que Modi est l’homme de ces frappes chirurgicales. Mais aussi de la réaction en territoire pakistanais avec le bombardement qui est intervenu suite à l’attaque suicide qui a fait une quarantaine de morts parmi les paramilitaires Indiens au Cachemire. Il est cet homme fort qui tient la tête au Pakistan et il le montre. Il ne faut pas oublier non plus que les médias indiens, notamment les télévisions d’informations en continu font une surenchère permanente d’hyper nationalisme. Donc au-delà de la rhétorique même du gouvernement de Narendra Modi, il y a une pression de l’opinion publique entretenue par ces médias. Il y a la même forme de nationalisme que l’on retrouve au Pakistan, mais il se trouve que le Premier ministre pakistanais proche de l’armée, Imran Khan (ancien capitaine de l’équipe nationale de cricket) a adopté après les représailles indiennes une posture plus diplomatique : il a libéré le pilote, il s’est adressé directement au gouvernement et au peuple indien. La presse pakistanaise qui est presque aussi nationaliste que l’Indienne n’a pas eu de difficultés à adopter un ton plus modéré, car c’était celui du gouvernement. Nous sommes quand même dans une phase où l’amitié indo-pakistanaise n’est pas vraiment à l’ordre du jour.

Quelles leçons en tirer de cette récente crise avec le Pakistan sur la réalité militaire et diplomatique de l’Inde ?

ODL : Je crois qu’il faut bien les distinguer. Sur le plan diplomatique, l’Inde a quand même fait un carton plein, car elle a réussi à montrer l’isolement du Pakistan qui n’est plus soutenu que par la Chine et partiellement par l’Arabie Saoudite qui a fait la promesse de 20 milliards de dollars de dons, car le prince héritier se trouvait au Pakistan quelques jours après ce grave incident entre les deux pays. Au Conseil de sécurité de l’ONU et un peu partout, à part la Chine, l’Inde a obtenu toute une série de soutiens politiques et les pressions sur Islamabad ont été fortes. Sur le plan diplomatique donc, l’Inde a réussi à montrer qu’elle avait beaucoup d’amis.

Sur le plan militaire en revanche, le fait qu’un Mig 21 ait pu être abattu par les Pakistanais a été un traumatisme pour deux raisons : il semble que les Indiens n’auraient pas suffisamment anticipé des représailles pakistanaises et deuxièmement Narendra Modi a profité pour dire que c’est à cause du parti du Congrès que l’Inde n’a pas eu les avions Rafale qui auraient permis au pays d’avoir la supériorité aérienne totale. Le fait est que l’armée indienne est mal configurée. Il y a trop de monde. Plus de 800 000 membres de forces armées et du matériel obsolète qui ne permettent pas de répondre aux deux grands défis que représentent le Pakistan d’un côté et la Chine de l’autre ainsi que la possibilité d’un conflit simultané. L’Inde n’est clairement pas en mesure aujourd’hui de faire face à deux fronts simultanés. Or, si la situation devait se dégrader très sérieusement, on ne peut pas exclure que la Chine, pour soutenir son ami le Pakistan et qui a ses propres différends avec l’Inde, puisse créer des tensions à la frontière chinoise au même moment. Cela paralyserait la liberté d’action des Indiens qui n’auraient pas la supériorité aérienne parce que leur équipement est inférieur en qualité et il est assez vieux par rapport aux besoins d’aujourd’hui. J’ajouterais que les forces indiennes, semble-t-il, n’auraient des munitions que pour tenir une dizaine de jours. On peut imaginer que si ça allait mal et au-delà des dix jours, ils pourraient se fournir rapidement auprès des Américains, Israéliens ou Français. Néanmoins, il y a une vulnérabilité militaire qui a été illustrée par cet incident et c’est pour cela qu’aucun des deux pays n’a intérêt à la guerre. Mais qui peut contrôler une escalade ?  

Rappelons quand même qu’il s’agit de deux puissances nucléaires. On ne connaît pas exactement la doctrine de l’emploi des Pakistanais. S’ils considèrent que leurs intérêts vitaux sont menacés, ils pourraient être tentés de recourir à l’arme nucléaire. Les intérêts vitaux, ce n’est pas nécessairement le tir d’une bombe nucléaire par les Indiens. C’est la menace pour l’État pakistanais tel que l’armée pakistanaise l’apprécierait au moment d’une intervention aérienne indienne en territoire pakistanais. Le récent incident est d’autant plus important et inédit depuis la guerre de 1971 que c’était un vol de 12 Mirages 2000 en territoire pakistanais hors Cachemire.  Il ne faut pas sous-estimer ce qu’il s’est passé et c’est pour cette raison que les Pakistanais ne pouvaient pas ne pas répondre. L’absence de réponse aurait été une invitation aux Indiens à continuer et aller encore plus loin.

Les relations avec ses voisins n’ont jamais été très bonnes…

ODL : L’Inde n’a jamais réellement surmonté le traumatisme de la guerre de 1962 qu’elle n’avait pas vu venir. On accuse aujourd’hui la naïveté de Nehru. Toujours est-il que les leçons ont été tirées par l’armée qui a été configurée pour faire face à la menace chinoise. Au début de l’année 2017, il y a eu un incident dans une zone proche du Bhoutan. Les forces chinoises se sont retirées rapidement, mais quand on analyse de plus près, rien n’est réglé et cela peut recommencer à tout moment. Donc militairement, l’Inde ne fait pas le poids face à la Chine, mais elle est capable de créer des dégâts assez importants. Les Chinois sont bien obligés d’en tenir compte, car la puissance nucléaire indienne s’est développée et l’Inde développe des missiles aussi très performants. La Chine ne peut pas s’imaginer frapper l’Inde sans conséquence très grave.

Il y a aussi ce que les Indiens appellent le « Collier de perles » toutes ces bases et facilités portuaires qui se trouvent tout autour de l’Inde que ce soit au Sri Lanka, au Bangladesh ou le port de Gwadar au Pakistan. Cela va plus loin, car la Chine a une base militaire à Djibouti et donc cette idée que l’océan Indien est de plus en plus contrôlé par la Chine a pour corollaire le fait que les Chinois n’arrêtent pas de dire que ce n’est pas parce qu’il s’appelle l’océan Indien qu’il appartient à l’Inde.

L’Inde est aussi une très grande consommatrice d’énergie qui vient pour l’essentiel par la voie maritime des pays du Golfe. La sécurisation de ces voies maritimes est la priorité stratégique essentielle pour l’Inde et la Chine apparaît comme une menace potentielle. 

Publicado em 06/05/2019 - Modificado em 06/05/2019

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